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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

On verra les manuscrits, les livres, les cartes et les rouleaux de dessins et d'images de la Bibliothèque,
s'avancer en une armée innombrable vers la galerie du Louvre, bâtie des mains du dernier de mes

capitaines. Ils seront portés sur le dos de soldats. Des régiments auront été dressés à cette manoeuvre; les

officiers les coucheront en ordre sur leurs rayons et dans leurs cases, et le cerveau de ma ville se formera.

On verra tous les vieillards illustres de la science et de l'art dont la vie est encore un travail, mais un

travail d'observation, d'attention et de jugement, entrer par files au frontail et aux ailes du palais, et ma

ville aura des yeux et des oreilles.

Je ferai descendre des hauteurs de Sainte-Geneviève et du faubourg Saint-Germain tous les savants
emportant leurs chaires, leurs salles et leurs instruments d'expérimentation, et les animaux, les plantes et

les arbres du Jardin-du-Roi, et les trésors de sciences naturelles enfouis dans son cabinet. Je ferai

descendre les laboratoires, l'Observatoire avec ses machines et ses lunettes, l'École polytechnique, l'École

des Arts et Métiers et tous les collèges. Ce sera une longue procession. Je mettrai au centre l'Université

tout entière, et les académies, précédées des imprimeries noires et graisseuses; en tête seront les

vieillards, les malades et les infirmes; les immenses hôpitaux de la Salpêtrière, de Saint-Louis et de

l'Hôtel-Dieu, avec leurs ailes et leurs façades; et leurs lits innombrables se lèveront du sol et marcheront,

donnant l'exemple. Puis viendra le bataillon des aubergistes, des hôteliers et de leurs serviteurs, qui ont le

sentiment de l'ordre et de la continuité du service personnel. Cette caravane sera longue et marchera au

pas lent de la science, de la patience et de la vieillesse. Elle coulera silencieusement avec ses habitations,

et elle se couchera au bord du fleuve, depuis le Palais-Bourbon jusqu'à Passy et de Passy à Vaugirard;

depuis le milieu des Champs-Elysées, par Chaillot, l'arc de l'Étoile et la Muette, jusqu'au milieu du Bois,

et formera ainsi les os, les nerfs et les chairs de toute la moitié gauche du corps de mon colosse.

En même temps tous les entrepôts aux vins, aux blés, les halles, les marchés et les abattoirs, les grosses
usines, les fonderies, les ateliers de construction, des mécaniques avec leurs rouages, leurs chaudières et

leurs cylindres de fonte, leurs enclumes, leurs marteaux, leurs soufflets et leurs laminoirs, les

charpentiers et les forgerons en tête se lèveront. Et aussi se lèveront les établis des travaux qui font plus

briller la main de l'homme que la force des machines; les tabletiers, les fabricants de meubles, les

tailleurs, les modistes, les chapeliers, les bijoutiers et les horlogers; les magasins et les boutiques des

quartiers Saint-Denis, Saint-Antoine et Saint-Martin; l'immense bazar du Palais-Royal et des passages où

sont artistement rangés en éventails les riches ciselures d'or et d'argent, les pierreries, les cristaux et les

bijoux d'émail, les plumes et les tissus de l'Inde et de l'Afrique, les étoffes lustrées aux figures fraîches et

éclatantes, les meubles de bois colorés et odoriférants, les tentures, les candélabres avec leurs globes

damasquinés.

Toute cette grande armée industrielle, hommes et femmes, avec leurs marchandises, leurs instruments,
leurs chantiers et leurs maisons, rangés par troupes, et renfermant au centre la Banque et ses

administrations, le Trésor, le Timbre, la Monnaie, toute cette armée active, bruyante, animée, marchant

d'un pas vif, et fouettant l'air de ses gestes et de ses cris de joie, faisant voler autour d'elle, comme un

nuage d'encens, la poussière du sol, s'ébranlera et roulera par-dessus les églises, les quais et les quartiers

retardataires, et viendra de la Madeleine à la gare Saint-Ouen et de l'Élysée-Bourbon, par Monceau et les

Sablons, jusqu'à Neuilly, former les membres rebondis et fermes de la droite de mon colosse. Je

déracinerai des bords du boulevard les opéras et tous les théâtres avec leur matériel d'instruments, de

costumes et de décors, et. leurs troupes passionnées et les salles de danse et de concert, et les jardins aux

fruits de neige et de glace, aux liqueurs brillantes comme le métal, et tous les édifices consacrés aux

extases de l'esprit et au délire des sens. Ils s'enlèveront ainsi qu'une troupe de danseurs et de danseuses,

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