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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
Au-dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, plexus solaire du colosse.
Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses flancs. J'y placerai la banque et l'université, les halles et les imprimeries.
Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceau jusqu'au parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au plaisir, des bals, des spectacles et des concerts; les cafés, les restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de gazon aux franges de fleurs.
J'étendrai le bras gauche du colosse sur la rive de la Seine, il sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'avant- bras de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les lycées que ma ville pressera sur ma mamelle gauche où gît l'Université. Ce sera comme une corbeille de fleurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des feuilles les sépareront et fourmilleront de troupes d'enfants comme de grappes d'abeilles.
J'étendrai le bras droit du colosse, en signe de force, jusqu'à la gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large main un vaste entrepôt où la rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des passages, des galeries, des bazars qui perfectionnent et étalent aux yeux éblouis les merveilles du travail humain. Je consacrerai la Madeleine à la gloire industrielle et j'en ferai une épaulette d'honneur sur l'épaule droite de mon colosse. Je formerai la cuisse et la jambe droite de tous les établissements de grosse fabrique; le pied droit posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues files d'hôtels. La jambe gauche portera jusqu'au milieu du bois de Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes, plus frais et plus luisants avec leurs parterres et leurs ruisseaux que les palais des lords et des princes.
Ma ville est dans l'attitude d'un homme prêt à marcher; ses pieds sont d'airain, ils s'appuient sur une double route de pierre et de fer. Ici se fabriquent et se perfectionnent les chariots de roulage et les appareils de communication; ici les chars luttent de vitesse. Par-dessus ces routes, le pont de Neuilly prolonge un arceau vers la face de ma ville et forme ainsi sa capitale entrée.
Entre les genoux est un manège en ellipse, entre les jambes, un immense hippodrome.
Voilà le colosse dont mon doigt creusera le tracé sur le sol.
Les membres qui le composeront, divisés et mêlés, sont une masse monstrueuse, informe, inanimée, morte. Ils sont comme étaient les chairs, les os, les nerfs, la cervelle et les entrailles de l'homme avant que d'une secousse de ma volonté je fisse se dresser cette masse inconcevable et effrayante en un être harmonieux et vivant; avant que les os s'emboîtassent les uns dans les autres; que les nerfs, les veines, les chairs, s'appliquassent sur les os; que la cervelle versât dans le crâne sa membrane fragile que la tête prît place sur les épaules, le coeur, le foie sous les cotes, les entrailles aux cavités du bassin, et que l'homme parût superbe, radieux, merveilleusement ordonné comme un seul édifice.
Ainsi je ferai sortir de leur chaos hideux les membres et les organes de ma ville. Je les appellerai à grands cris de voix d'hommes et d'instruments de musique; et tous, doués de mouvement, prendront leur place.
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