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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
les lieux de réjouissances publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France, en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l'Opéra. Qu'est-ce que c'est qu'un dandy anglais? C'est un jeune homme qui a appris à se passer du monde entier; c'est un amateur de chiens, de chevaux, de coqs et de punch; c'est un être qui n'en connaît qu'un seul, qui est lui-même; il attend que l'âge lui permette de porter dans la société les idées d'égoïsme et de solitude qui s'amassent dans son coeur et dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là que nous voulons en venir?
Cependant, hier, quiconque était à l'Opéra n'avait qu'à dormir ou à faire le dandy; c'est- à-dire qu'il y avait absence totale de femmes; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage; que de misérables dominos, décrochés de la boutique d'un fripier, se promenaient autour de quelques provinciaux, assez primitifs pour s'y prendre; qu'en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient sentir que les moeurs changent, que la société s'attriste, qu'il faut de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs! des plaisirs solitaires!
Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis de punch, de chiens et de chevaux. Les siècles où les marquis parfilaient, où les favoris jouaient au bilboquet, étaient des siècles absurdes. En viendrons-nous à les regretter? Quand il n'y aura plus une femme dans les routs comme il n'y en a plus à l'Opéra; quand la délicieuse fashion nous défendra de tirer une parole de nos gosiers serrés par une cravate bien empesée; quand nous en serons à ce point de perfection où tout le monde marche, c'est- à-dire quand les hommes resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bâiller, que faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits.
L'humanité est vieille, c'est vrai; mais les hommes sont jeunes. La France, jadis, avait jugé que des relations libres et exemptes d'entraves, que des moeurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux jeunes gens des idées de société convenable, et d'en faire des hommes véritables. L'Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole commençaient presque à convenir que nous avions raison: comment se fait-il que nous changions tout à coup? Voilà bien des réflexions pour un bal d'Opéra. Je demande à ceux qui les trouvent trop longues d'y aller ce soir; ils y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de quoi se faire saint-simonien.
( Le Temps, 14février 1831.)
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CHARLES DUVEYRIER
(1803-1866)
Charles Duveyrier fut un des apôtres les plus fervents du saint-simonisme; il en fut aussi l'un des premiers, et il en resta, après la dispersion de la communauté de Ménilmontant, le dernier, tentant de ressusciter, à diverses époques, les idées auxquelles il s'était voué avec ardeur, et désintéressement.
Ce disciple d'Enfantin se trouva être l'un des collaborateurs les plus zélés des journaux saint-simoniens, l'Organisateur et le Globe. Il y exposa inlassablement la doctrine qui l'avait séduit, en un grand nombre d'articles, et se fit un titre d'honneur d'une condamnation à un an de prison.
Comme d'autres saint-simoniens, Ch. Duveyrier prit part à de grandes affaires, où se manifestaient son activité et son esprit d'organisation.
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