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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

maintiens que la semaine morte hier dimanche n'aurait pas, comme la plupart de ses soeurs de 1831 et
même de 1830, une face blême et perplexe, plaquée sur une rame de papier et s'efforçant de s'expliquer

quelques-unes des prédictions qu'une feuille très constitutionnelle, nouveau Nostradamus, présente à ses

abonnés. O prodige! Elle ne serait ni triste ni économique; elle porterait même, en dépit de ce qu'on peut

dire, la moitié d'un masque de velours usé et quelques grelots enroués. Oui, un reste de gaieté, un reste de

ces bruyantes et délicieuses nuits qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres; un

dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l'âme au printemps très prochain; un suprême effort, en un

mot, des divinités oubliées et perdues, s'est manifesté cette semaine, pauvre semaine! qui autrefois fut

appelée grasse, et qui ne sait comment on l'appellera aujourd'hui qu'on ne fait plus maigre. Mais, si

jamais la ruine d'un siècle, la mort d'un peuple, la destruction d'une ville, la perdition d'un royaume ont

pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole, si jamais les changements et

l'inconstance de la déesse Fortune ont pu faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un

barde soucieusement suspendu sur la pointe d'un décombre pittoresque, quel sujet plus grave de

méditations peut être donné à l'homme que le pitoyable spectacle du bal de l'Opéra d'avant-hier? Bien

avisés ceux qui, après avoir dit: «Irai je ou non?» se sont vaguement écriés comme Paul Courier, de

bourgeoise mémoire: «O Nicole! ô mes pantoufles!», et se sont épargné d'amères réflexions!

Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vent du midi avait hâlé son visage, prit des
mains d'un histrion un masque de cire, et défendit à la brise enflammée de porter atteinte aux plaisirs de

César, Aussitôt toutes les jeunes Romaines l'imitèrent à l'envi; les fraîches nuits d'été eurent seules la

permission de contempler à découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et l'univers lui obéit.

De ce jour naquit, dans le sein d'une femme, une pensée qui devait plaire à toutes les femmes; cette
pensée, dont Venise hérita, donnait à la faiblesse du sexe l'arme la plus terrible contre la force de l'autre:

la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien fendus bravèrent les regards de la foule, et un

masque de velours noir apprit à faire ressortir la fraîcheur d'une bouche sans la trahir même par le son de

la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend que ce fut vers la fin du seizième siècle qu'on

vit pénétrer en France cette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou amoureuse, qui

imagina d'introduire dans les fêtes cette arme protectrice et de se défendre de la curiosité publique

comme on se défendait du contact de la nuit, on l'ignore, c'est-à-dire je n'en sais rien. Rien, selon saint

Chrysostome, n'est plus pernicieux que ces réunions diaboliques et pleines d'impuretés, où les femmes se

masquent comme de misérables bouffons. Saint François de Sales convient qu'on ne saurait trouver de

mal dans la danse elle-même, mais que les circonstances qui l'accompagnent infailliblement sont la perte

de l'âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même avis.

Eh bien, aujourd'hui nous sommes de l'avis de Bussy-Rabutin. Tous les plaisirs du bal masqué, ceux de
l'intrigue, ceux de la promenade, l'occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire, l'imbroglio,

les charmes du coeur et de l'esprit, ceux de la folie et du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux

yeux d'un homme clairvoyant assis avant-hier à l'avant-scène de la lugubre salle de l'Opéra. Tous les

jeunes gens pourtant y étaient venus comme de coutume, et on s'était souvenu qu'autrefois ce jour était le

seul de l'année où l'on tentât d'oublier les bienheureuses idées qui nous mènent au cant. Oui, au cant et

aux orgies solitaires des Anglo-Américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de tristes

regards l'annonçaient. Les questions politiques sont sans doute de graves questions; ce sont, la plupart du

temps des généralités. Croit-on que les questions de vie intérieure, de relations privées, soient totalement

dénuées d'importance? Ce sont des regrets à faire pitié que des regrets de bals d'opéra, sans doute.

Aussi, ce qu'il faut regretter, déplorer même, ce n'est pas un bal, ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous

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