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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits noirs s'élancent de tous les quartiers de la capitale, le rassemblement grossit de rues en rues; à pied, en fiacre, en cabriolet, suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voyez toute cette foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les antichambres, assiéger la porte du cabinet. C'est un siège, ou plutôt c'est un blocus. Tacticiens profonds, nos héros de l'insurrection intrigante ont toutes les qualités de la guerre. Tout à l'heure, ni les pieds n'étaient assez agiles, ni les roues des cabriolets n'étaient assez rapides pour s'élancer vers l'hôtel du ministre. Une fois arrivés dans l'antichambre, une fois sous les murs de la place, ils changent de courage. Ils sont fermes et patients. Immobiles à leur rang, la pétition au bras, ils ont décidé de prendre la place par famine; ils la prendront. C'est en vain que le ministre ou son secrétaire essayent de s'échapper par quelque porte secrète: toutes les portes sont bloquées. A moins d'un souterrain qui donne sur la campagne, comme dans les anciennes forteresses, il n'y a pas moyen de sortir.
Et ne croyez pas que la foule diminue de jour en jour. Tout au contraire, elle augmente: le mouvement de l'insurrection se répand de proche en proche, d'un bout de la France à l'autre.
Chaque département envoie ses recrues, qui accourent successivement, impatientes, avides, jalouses, et craignant toujours d'arriver trop tard. Les diligences, les pataches, les coches sont remplis; les solliciteurs s'entassent dans les voitures, surchargent l'impériale; les six chevaux des diligences soufflent et halètent, attelés à tant d'intrigues. C'est un soulèvement général de toutes les pétitions provinciales. Paris! Paris! Tel est le cri de toutes ces ambitions qui fatiguent les routes et les postillons. Il en vient de tous les régimes, depuis celui de 89 jusqu'à celui de 1830; de toutes les générations, de toutes les provinces: tout se remue, s'ébranle, se hâte, le nord, l'orient, l'occident; et, pour comble de maux, la Gascogne, dit-on, n'a pas encore donné.
Il y a quinze ans, en 1824, les martyrs de la fidélité inondaient les antichambres, la Vendée assiégeait les bureaux. C'était l'insurrection des Gérontes; l'ambition alors avait des cheveux blancs, et l'intrigue portait de la poudre. Aujourd'hui l'insurrection est plus jeune. Géronte est hors de cause, il ne sollicite plus. Valère le remplace dans les antichambres, et, à le voir, il n'a pas dégénéré de son devancier. Le costume et le langage diffèrent, mais c'est la même chose au fond. On fredonne la Marseillaise au lieu de Vive Henri IV ou Charmante Gabrielle! On contait les persécutions souffertes sous Marat et Robespierre; on conte ses disgrâces sous MM.de Corbière et Peyronnet. Du reste, même genre de forfanterie, même manière de se faire valoir.
Des victimes abondent, il y en a de toutes les époques.
Les héros aussi pullulent; les uns se sont battus en personne, lisez le journal où leur nom est cité; mais ne lisez pas l'erratum du lendemain, car les belles actions rapportant quelque chose, tout le monde veut les avoir faites et il y a des exploits qui ont cinq ou six maîtres; il faudra bientôt que les tribunaux jugent cette nouvelle question de propriété. Ceux qui ne se sont pas battus ont aussi leurs titres. L'un a un parent mort à l'attaque du Louvre, l'autre est un cousin d'un élève de l'École polytechnique. L'Intimé aujourd'hui ne dirait plus:
Messieurs, je suis bâtard de votre apothicaire;
il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille et oncle d'un des braves du pont de la Grève et, à ce titre, l'Intimé demanderait une place de procureur général. Cette pullulation de victimes après la persécution, et de héros après la victoire rappelle le retour de Gand et ce que disait un de nos meilleurs maîtres en fait d'esprit: «Je ne sais pas comment cela se fait: nous étions quinze cents à Gand, et nous en
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