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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

leur prix, l'augmentation de leur tirage. En 1836, Émile de Girardin créait la presse à bon marché
appuyant cette conception sur les ressources de l'annonce. Tous les journaux changeaient leur format;

l'Époque donnait au sien des proportions inusitées. Ce fut le temps de mille innovations. La chronique se

dégageant de ses tâtonnements, prenait sa forme brillante et inaugurait sa puissance. Tous les genres

d'articles s'élargissaient; l'information quittait ses allures encore timides, et la création du feuilleton

publiant des romans, ne contribuait pas peu à la diffusion du journal. La Presse, le Siècle, fondé en 1836

par Dutacq, le Constitutionnel, le Journal des Débats, se disputaient les romans de Balzac, d'Alexandre

Dumas, d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié, etc.. C'était une révolution complète dans la presse.

Après 1830, toutes les idées étaient en ébullition. «On eût dit, a écrit Thureau-Dangin, une immense
chaudière où les chimères, les croyances, les passions étaient jetées pêle- mêle, bouillonnaient et

fermentaient,» A côté du mouvement politique, c'était le grand mouvement littéraire du romantisme, puis

c'étaient un mouvement social et un mouvement religieux dont l'Avenir, de Lamennais, Charles de

Montalembert et Lacordaire, se fit le moniteur, rêvant un catholicisme épuré. L'Avenir, conviant le clergé

à venir à la démocratie, célébrant, en un article fameux, la Pologne blessée à mort, réclamant la liberté

d'enseignement, fut un des premiers journaux poursuivis par le gouvernement de Juillet. Il l'était pour

cette phrase: «Disons aux souverains: «Nous vous obéirons tant que vous obéirez vous-mêmes à cette loi

qui vous a faits ce que vous êtes, et hors de laquelle vous n'êtes rien.» L'Avenir fut d'ailleurs acquitté.

Le mouvement de rénovation sociale du saint-simonisme (1) devenait aussi une sorte de religion.
Enfantin et Bazard entendaient mettre en pratique les idées de Claude-Henri de Saint-Simon, mort en

1825.

[(1) Les exagérations mystiques de ce mouvement ont été notamment contées par Alexandre Dumas (
Mémoires, tomesVII etVIII).]

Il s'agissait de réformes profondes devant asseoir sur de nouvelles bases la famille, la propriété, la
société. Le Globe, rédigé par Pierre Leroux, défendait les idées du saint- simonisme, qui rallia alors

nombre d'esprits ouverts à de généreuses aspirations. Bazard s'était voué aux réalisations selon des

conceptions purement philosophiques. Entraîné par un mysticisme singulier, Enfantin, se transformant en

Messie de la doctrine, fit du saint-simonisme une Église, instituant des rites, des cérémonies, même un

costume, qui avait été dessiné par le père de Rosa Bonheur. Félicien David composait les hymnes du

culte ainsi inauguré. Un des articles de foi était l'attente d'une femme-Messie. Cependant, ces bizarreries

avaient détourné d'Enfantin les hommes qui avaient été séduits par les côtés sérieux des théories

saint-simoniennes. Les fervents d'Enfantin, qui s'appelait lui-même le Père, le suivaient à Ménilmontant;

la maison existe encore où se fonda cette communauté dont la devise était: «A chacun selon sa capacité,

à chaque capacité selon ses oeuvres,», et où se faisait l'expérience d'une organisation du travail d'après ce

principe. Le ridicule devait tuer, plus que le procès intenté en 1833 à Enfantin et à ses disciples, le

saint-simonisme. Il pouvait malaisément résister au défilé de ces apôtres dans leur tunique bleue ouverte

en coeur sur le devant, avec un gilet blanc se laçant par derrière, - emblème de la fraternité, - leur

pantalon rouge, le collier symbolique qui pendait sur leur poitrine. A travers ces extravagances, qui

condamnèrent le saint-simonisme, bien des idées, cependant, avaient été remuées.

En même temps, les doctrines de Fourier se répandaient, basées sur la théorie de l'«attraction
passionnelle». Ainsi que, selon la loi de Newton, une force, l'attraction, assure l'harmonie des

mouvements des astres, une autre espèce d'attraction devait selon Fourier, présider à l'harmonie des

volontés humaines: la passion. Il s'agissait donc d'utiliser les passions, d'assigner à chacune d'elles un

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