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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

que c'est, pourtant, que d'avoir un apanage!

Notre mouton a nom Robin. Dès que les petits enfants l'aperçoivent, ils crient, en courant après lui: «Ah!
Voilà Robin-Mouton! Qu'il est gentil, Robin-Mouton!» Robin n'est pas fier, il se laisse approcher

facilement. Il répond aux compliments qu'on lui fait par des salutations gracieuses, il montre ses dents en

signe de joie. Quelquefois même il pousse la complaisance jusqu'à bêler. Oh! C'est alors que les

applaudissements éclatent! On l'entoure, on le félicite, on lui adresse mille questions: «Veux-tu que je te

noue ce ruban autour du cou, mon cher Robin?... Que ta laine est belle, Robin! Est-ce qu'on va te tondre

bientôt?»

Tondre Robin, bon Dieu! l'on n'aurait garde! Il défendrait sa toison unguibus et rostro, car, malgré son air
de douceur, il est méchant, quand il s'y met. Il donne dans l'occasion un coup de dents tout comme un

autre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le mord, chaque fois qu'elle le rencontre, parce qu'elle

trouve qu'il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau; et, je vous le confie sous le sceau du

secret, Robin-Mouton est enragé.

Ce n'est pas que sa rage soit apparente; au contraire, il cherche autant que possible à la dissimuler.
Éprouve-t-il un accès? A-t-il besoin de satisfaire une mauvaise pensée? Il a bien soin de regarder

auparavant si personne ne l'observe, car Robin-Mouton sait quel sort on réserve aux animaux qui sont

atteints de cette maladie, il a peur des boulettes, Robin-Mouton!

Et puis, il sent sa faiblesse! Si encore il était né bélier! Oh! Qu'il userait longuement de ses deux cornes,
comme il nous ferait valoir ses prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit! Peut-être même serait-il

capable de déclarer la guerre au troupeau voisin. Mais, hélas! il est d'une famille qui n'aime pas beaucoup

à se battre, et, quelles que soient les velléités de conquêtes qui le chatouillent, il se ressouvient avec

amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines.

Cette idée fatale le désespère. Console-toi, Robin, tu n'as pas à te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de
mener une vie paresseuse et commode? Qu'as-tu à faire du matin au soir? Rien. Tu bois, tu manges et tu

dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindres caprices, ils sautent à ta volonté. Que

demandes-tu donc? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale! Repousse ces vastes idées

de génie qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète, ainsi qu'ont végété tes pères. Le ciel t'a

créé mouton, meurs mouton. Je te le déclare avec franchise: tu ne laisserais pas que d'être un charmant

quadrupède. si, in petto, tu n'étais pas enragé.

*****

ADOLPHE THIERS (1797-1877)

La carrière de journaliste actif d'Adolphe Thiers s'est déroulée sous la Restauration. Il était arrivé à Paris
en 1891, en compagnie de son ami et compatriote Mignet. Il fut sur le point de partir avec le capitaine

Laplace pour un voyage autour du monde. Dès 1822, il rédigeait au Constitutionnel le compte rendu du

Salon. Puis il y fit de la politique militante. «Nous sommes la jeune garde!» disait-il à M.de Rémusat. Il

était, pour le parti libéral une précieuse recrue. Le hasard a fait tomber entre mes mains un livre de

comptes du Constitutionnel de1826 à1830. Il contient d'assez piquants renseignements sur le prix des

articles. On voit dans ce document de la petite histoire de la presse que Jay, Étienne Dumoulin et Tissot,

rédacteurs favorisés, subissaient, eux aussi, le système de la rétribution à l'article complet (124 lignes),

aux trois quarts d'article, à la moitié d'article, au quart d'article. Le quart d'article était payé 19francs.

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