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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
connais Polichinelle, comme tout le monde le connaît, pour l'avoir rencontré souvent sur la voie publique dans sa maison portative, je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connaître mieux, mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en conçois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisserait au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité, que d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y aurait à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le voulait! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques. Il est quinteux, fantasque, ombrageux. Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l'espèce, qui l'a d'abord rendu hostile envers fies semblables, et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue, et il se joue de là des vaines curiosités de la foule qui le poursuivrait sans le trouver derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'envers du tapis de Polichinelle.
L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle était une des conditions nécessaires de la suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne durait guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire.
Polichinelle, logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché a la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce n'est que sur la foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés et les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du peuple, et personne ne voudrait le voir à une autre place, tant celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur, Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une colonne, il sait trop comment on en tombe; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au rez-de- chaussée comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé serait à peine quelque chose de plus qu'un homme; il ne serait qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave, qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli, et qu'on ne connaît aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama et celui de Polichinelle.
Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps, consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d'Isis; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres; et il y a plus de rapport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle palpable aux sens de l'homme comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Déburau, n'aurait peut-être été qu'un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y était pas, je voudrais bien savoir où elle est.
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