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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

ennemis multipliaient contre lui les pamphlets, tels que celui, dont Guy Patin était peut-être l'auteur,
intitulé: le Nez pourri de Théophraste Renaudot, alchymiste, charlatan, empirique, usurier comme juif,

perfide comme un Turc, méchant comme un renégat, grand fourbe, grand gazettier de France. Renaudot

se défendit énergiquement contre toutes ces attaques; il rentra en faveur à la cour et fut même nommé

historiographe de France.

Pendant la Fronde, il ne pouvait pas hésiter sur sa ligne de conduite, et il installa la Gazette à
Saint-Germain. Mais, en homme avisé, il prévoyait toutes les éventualités. Il avait suivi Mazarin. Si,

cependant, la cause du Parlement triomphait? Il était assez malaisé, alors, de deviner exactement l'avenir.

Renaudot eut une idée admirable d'ingéniosité, du moins de façon à ne pas être victime des événements,

quels qu'ils fussent. La Gazette, à Saint-Germain, défendait le parti de la cour; à Paris, les fils de

Renaudot, Isaac et Eusèbe, ses collaborateurs très dévoués, eurent un journal à la dévotion du Parlement.

Ce fut le Courrier français, qui eut douze numéros. Les deux feuilles rivales s'entendaient à merveille, au

fond. Quand la cour rentra à Paris, le fondateur de la Gazette revendiqua ses droits, et le Courrier

français, qui avait été un habile expédient, disparut.

Renaudot eut à lutter souvent contre les contrefacteurs, qui s'emparaient de ses gazettes, par une entente
avec les colporteurs, et tiraient profit de ces reproductions illicites Il en arriva à marquer de signes

particuliers, même de lettres chinoises, les exemplaires authentiques. Dans ses dernières années, il avait

un peu élargi sa manière et, dans des époques troublées, il donnait plus librement cours à ses sentiments

personnels. Il y a une sorte d'éloquence dans la façon dont il déplore les divisions, risquant de

compromettre la grandeur du pays «Les ennemis ont grand sujet de rire de nos dissensions perpétuelles

qui leur donnent le moyen qu'ils n'auroyent pas autrement de réparer les affronts qu'ils ont reçus dans les

campagnes précédentes.» Ou ailleurs: «Faut-il que ma plume qui n'avoit accoustumé de vous entretenir

que des célèbres victoires de nostre monarque sur ses ennemis estrangers, ne vous apprenne plus,

maintenant que celles qu'il remporte sur ses sujets?» Renaudot mourut le 25octobre 1653. Ses fils puis

son neveu, lui succédèrent dans la rédaction de la Gazette. Il est piquant de se reporter à la première

chronique du premier journal français. Et est- ce autre chose qu'une chronique, en effet, que cette page où

Théophraste Renaudot, d'une façon vive et alerte exposait les embarras du journaliste devant les

prétentions de tous ceux qui voudraient être cités par lui et devant les exigences du public?

*****

LES ÉCUEILS DU JOURNALISTE

La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes gazettes n'est pas mise ici en avant pour en
faire plus estimer mon ouvrage: ceux qui me connoissent peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de

l'employ honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles C'est pour excuser mon style, s'il ne respond pas

toujours à la dignité de son sujet, le sujet à votre humeur et tous deux à votre mérite. Les capitaines y

voudroient rencontrer tous les jours des batailles ou des sièges levés et des villes prises, les plaideurs des

arrests en pareil cas; les personnes devotieuses y cherchent les noms des prédicateurs, des confesseurs de

remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de la cour les y voudroient trouver en grosses lettres.

Tel, s'il a porté un paquet en cour ou mené une compagnie d'un village à l'autre sans perte d'hommes, ou

payé le quart de quelque médiocre office, se fâche si le Roi ne voit son nom dans la gazette. D'autres y

voudroient avoir ces noms de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont je parle, à

faute de remarquer que ces titres ne sont pas ici apposés comme trop vulgaires, joint que ces

compliments, étant omis en tous, ne peuvent donner jalousie à aucuns.

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