|
Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
ÉTIENNE
(1777-1845)
Étienne, sauf un petit froncement de sourcils du maître à l'occasion de quelques vers d'une de ses pièces, avait bénéficié du régime impérial. - «Il faut placer ce jeune homme près de nous,» avait dit Napoléon, au camp de Boulogne, souriant de louanges adroites dans les couplets d'un à-propos. Secrétaire de Maret, employé dans des missions de surveillance, Etienne accepta plus tard les fonctions qui relevaient du ministère de la police générale. Il censurait le théâtre et la presse, et l'on sait combien cette censure était ombrageuse. Quand, par une mesure arbitraire, l'empereur confisqua la propriété du Journal des Débats, devenu le Journal de l'Empire, Etienne en fut nommé le rédacteur en chef. La docilité de cet homme de lettres à prendre part à la direction de l'«esprit public» c'est-à-dire à étouffer toute velléité d'indépendance, lui valut de multiples faveurs. La Restauration lui apparut surtout le gouvernement qui l'en privait, et l'ancien censeur, un moment menacé de proscription, rayé de la liste des membres de l'Académie française, se jeta dans les rangs de l'opposition. Persécuté, il trouvait abominables les persécutions. Il oubliait avec quelque désinvolture le rôle qu'il avait joué en d'autres temps: «Quelle raison a pu déterminer la censure? écrivait-il en 1821, à propos d'une pièce de lui, pour laquelle il avait des démêlés avec l'autorité: aucune. La censure n'a pas besoin de raison. Elle commande; il faut obéir.» Quel dommage, a dit justement M.Camille Le Senne dans une étude sur Étienne, que l'Étienne du bureau de l'Esprit public ne se soit pas dit à lui-même ces choses-là quand il était le fondé de pouvoirs du duc de Rovigo? - Quoi qu'il en soit, Etienne devint un des écrivains libéraux les plus marquants de l'époque de la Restauration. Un mot malicieux de MmeDesbordes-Valmore rappelle comment il passait «pour un grand citoyen». Ses Lettres de Paris dans la Minerve défendaient avec vigueur la cause de la liberté. Elles ne peuvent plus avoir qu'un intérêt d'époque en montrant avec quelle adresse il avait su prendre une nouvelle attitude, dont l'opinion devait lui savoir gré. En 1840, il était appelé à la Chambre des Pairs.
Il présenta ce cas singulier d'être réélu à l'Académie après en avoir été exclu par l'ordonnance de 1816. Il eut pour successeur, en 1846, dans le fauteuil qu'il occupait, Alfred de Vigny, assez embarrassé pour prononcer son éloge. On ne peut guère se souvenir utilement, aujourd'hui, que de quelques pages de critique, où Etienne montre du goût et de l'esprit.
On a élevé, en 1913, à Chamouilley, son pays natal, un monument à la mémoire d'Étienne.
*****
LE RESPECT DE LA CHARTE
Je m'exprime avec chaleur, peut-être, mais c'est le sentiment profond d'un Français vivement ému des maux de son pays. Je n'ai aucune animosité, aucune espèce de prévention; il y a plus, je connais j'apprécie la position difficile des hommes qui tiennent le timon des affaires, mais, autant une censure indiscrète et un vain désir de fronder me sembleraient peu généreux, autant une timide réserve et une lâche condescendance deviendraient impardonnables. Il ne s'agit point ici d'abstractions: jamais de plus positifs intérêts n'agitèrent les esprits. Ce sont nos droits les plus chers, nos libertés les plus précieuses, c'est notre bonheur, notre repos, notre indépendance qui sont menacés; et c'est aujourd'hui surtout que l'homme dont le coeur palpite encore au nom de liberté et de patrie est appelé à dire hautement sa pensée, en vertu de la prérogative que lui assure cette charte, monument de la sagesse de son roi. Elle semblait à jamais sauvée au 5septembre. Avec la charte, le ministère bravait toutes les factions, imposait silence à toutes les haines. Il était à la fois royal et national, et il fit la faute capitale de ne pas rester dans cette
|