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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
professions mécaniques; engeance pernicieuse, que ne serait-elle pas si on la laissait faire, abandonnée sans frein à ce fatal esprit de connaître, d'inventer et de perfectionner! Un ouvrier, un misérable ignoré dans un atelier, de quelques guenilles fait une colle, et de cette colle du papier qu'un autre rêve de gauffrer avec un peu de noir; et voilà le monde bouleversé, les vieilles monarchies ébranlées, les canonicats en péril. Diabolique industrie! Rage de travailler, au lieu de chômer les saints et de faire pénitence! Il n'y a de bons que les momies, comme dit M.de Coussergues, la noblesse présentée, et messieurs les laquais. Tout le reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. Les petits enfants savent que deux et deux font quatre. O tempora, o mores! O Monsieur Clauzel de Coussergues, ô Marcassus de Marcellus. (1)
[(1) M.de Marcellus, député de la Gironde, un des membres les plus fougueux de la droite. C'est lui qui disait que la liberté de la presse était «le plus grand fléau qui pût atteindre un peuple».]
Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention de distribuer chaque matin à vingt ou trente mille abonnés une feuille où se lit tout ce que le monde dit et pense, et les projets des gouvernants, et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que pourrait entreprendre la cour qui ne fût contrôlé d'avance, examiné, jugé, critiqué, apprécié? Le public se mêlerait de tout, voudrait fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie, surveillerait la haute police et se moquerait de la diplomatie. La nation, enfin, ferait marcher le gouvernement comme un cocher qu'on paye et qui doit nous mener, non où il veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons aller, et sur le chemin qui nous convient: chose horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires.
Mais comme si c'était peu de toutes ces machinations contre les bonnes moeurs, la grande propriété et les privilégiés des hautes classes,, voici bien autre chose. On mande de Berlin que le docteur Kirkaufen, fameux mathématicien, a, depuis peu, imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse, maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout et dont l'usage est tel qu'on écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c'est une tachitype. On peut, dans un salon, sans que personne s'en doute, imprimer tout ce qui se dit et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. La plume, de cette façon, ne servira presque plus, va devenir inutile; une femme, dans son ménage, au lieu d'écrire le compte de son linge à laver ou le journal de sa dépense, l'imprimera, dit-on, pour avoir plus tôt fait. Je vous laisse à penser quel déluge va nous inonder et ce que pourra la censure contre un tel débordement. Mais on ajoute, et c'est le pis pour quiconque pense bien ou touche un traitement, que la combinaison de ces nouveaux caractères est si simple, si claire, si facile à concevoir, que l'homme le plus grossier apprend en une leçon à lire et à écrire. Le docteur en a fait publiquement l'expérience avec un succès effrayant, et un paysan qui, la veille, savait à peine compter sur ses doigts, après une instruction de huit à dix minutes, a composé et distribué aux assistants un petit discours fort bien tourné commençant par ces mots: la loi doit gouverner. Où en sommes- nous, grand Dieu! Qu'allons-nous devenir! Heureusement, l'autorité avertie a pris des mesures pour la sûreté de l'État; les ordres sont donnés, toute la police est à la poursuite du docteur, et l'on attend, à chaque moment, la nouvelle de son arrestation. La chose n'est pas de peu d'importance: une pareille invention, dans le siècle où nous sommes venant à se répandre, c'en serait fait de toutes les bases de l'ordre social; il n'y aurait plus rien de caché pour le public. Adieu les ressorts de la politique: intrigues, complots, notes secrètes, plus d'hypocrisie qui ne fût bientôt démasquée, d'imposture qui ne fût démentie. Comment gouverner après cela!
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