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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
débris de la plus brave armée du monde. Les vainqueurs de Vienne, de Berlin, de Rome, de Madrid, de Moscow, défendent aujourd'hui les murs de la capitale de la France, et ces Léonidas français vont, par leur dévouement, préparer peut-être les immenses résultats d'une nouvelle Salamine. Voilà un sujet digne de Melpomène, et jamais la Muse tragique ne nous arracha des larmes pour de plus grands intérêts.
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée.
Jamais les destinées de Troie et l'acharnement des Grecs ne pourront être comparés à notre moderne Illiade, où les Hector ne nous manqueront pas, et où l'on trouve chez les ennemis au moins autant d'Ulysse que d'Achille.
Auprès de cette grande et belle épopée vient se placer la ridicule anecdote de M.Merlin. (1) Jamais les annales burlesques des Variétés n'ont offert une mystification plus comique: quelle est la pièce du théâtre de Brunet, sans en excepter même Je fais mes farces, qui puisse être comparée à l'aventure nocturne de M.Merlin?
[(1) Allusion à une aventure, qui semble avoir défrayé les conversations parisiennes, de Merlin de Douai, qui, pendant les Cent Jours était redevenu procureur général à la Cour de cassation et faisait partie de la Chambre des représentants.]
Les sages précautions de la portière de M.Merlin, le sang-froid héroïque de MmeMerlin, l'indécision grotesque du représentant et l'audace du cocher de fiacre, sont des caractères dignes de la majesté de Dumollet et de Cadet-Roussel; et puisque le récit des événements de cette nuit fameuse a déridé le front soucieux de nos représentants, et réjoui pendant deux heures cette auguste assemblée, je suis porté à croire qu'elle pourrait fournir une fort bonne parade au théâtre des Variétés.
Laissant de côté M.Merlin et sa portière, l'attention se porte sur un tableau d'un autre genre d'intérêt; les effets forcés du mélodrame n'ont jamais excité la pitié qu'on éprouve en voyant la population entière des campagnes venant chercher dans le sein d'une ville assiégée un asile contre la fureur des ennemis; le paisible laboureur enlevant à la rapacité du soldat les tristes débris de sa modeste fortune, et réunissant sur la charrette de la ferme sa famille, ses meubles, ses outils aratoires, quelques boites de foin pour la nourriture du cheval qui lui reste, et quelques poignées d'herbage pour la vache nourricière de la famille; les yeux en pleurs, ces malheureux villageois traversent Paris avec inquiétude, sans savoir s'ils retrouveront encore la chaumière qu'ils ont abandonnée. A côté de ce tableau de douleurs, l'insouciance des Parisiens contraste de la manière la plus choquante. Depuis l'optimisme de Collin, on n'a rien vu de plus original que le caractère des bourgeois: environnés des apprêts de la guerre, entourés d'appareils de mort et de dévastation, ayant sous les yeux, depuis huit jours, le spectacle effrayant des blessés qui traversent continuellement les boulevards, les impassibles habitants de Paris se livrent sans crainte à leurs distractions habituelles; les promenades sont encombrées, les lieux publics plus fréquentés que de coutume; la musique des orgues et des vielles se mêle au bruit du canon qui gronde dans la campagne. On court lire en même temps un bulletin de l'armée et l'affiche de Tivoli; l'ascension du cerf Azor occupe beaucoup plus que l'arrivée de l'avant-garde russe; et les fortifications de Montmartre et de Saint-Chaumont sont l'objet d'une promenade comme les Tuileries et le Jardin Turc. Les femmes les plus élégantes se montrent à Coblentz et chez Tortoni; et les mouvements de troupes et d'artillerie qui traversent Paris, pendant toute la journée, ne peuvent pas même faire prévoir aux Parisiens qu'il peut arriver tel événement qui terminerait de la manière la plus terrible cette effrayante situation.
( Le Nain jaune, juin1815.)
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