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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
Le souvenir seul en restera, et c'est ce qu'il faut. Ainsi la surveillance s'étendait plus aux procédés qu'aux paroles.
Moins nombreux qu'on ne le suppose, les mêmes gens de lettres se retrouvaient au café Procope, maintenant Zoppé, du nom de son dernier propriétaire, et au café de la Régence, qui n'a pas changé de dénomination. Là, leur gaieté plus vive et plus bruyante avait moins d'amertume, parce qu'elle était improvisée; on n'était plus exposé à se blesser en se caressant; mais, avec plus de bienveillance peut-être, on se ménageait moins. Celui qui se sentait frappé du coup dont il n'avait pu éviter l'atteinte, applaudissait à l'adresse de l'assaillant, avec l'espoir de prendre prochainement sa revanche. Il épiait le moment de celle-ci, il le saisissait. Un cliquetis d'armes, un feu d'étincelles, étonnaient, éblouissaient le spectateur. Ces jeux, pittoresque délassement de l'esprit, se prolongeaient au spectacle, où il n'était pas rare de voir les doyens du Parnasse français, groupés tantôt au coin de la reine, tantôt à celui du roi, quand ils ne se rassemblaient pas au foyer des trois principaux théâtres, agiter dans les entr'actes des questions de prééminence littéraire, grands intérêts du temps; disserter sur le mérite des anciens et des modernes, querelle interminable, puisque les qualités sont toujours relatives aux besoins des siècles où elles se produisent; rappeler à leur mémoire les traditions de notre scène, héritage de chaque génération d'acteurs; comparer le ton donné à tel couplet dans des époques diverses; opposer le jeu de la Clairon à celui de la Dumesnil, Préville à Dazincourt, Molé à Fleuri, dont le talent commençait à poindre; se passionner pour Gluck ou Piccini, instruire la jeunesse qui les écoutait en silence, et la former à cette science du goût français, dont elle semble aujourd'hui avoir répudié la succession.
Tel était, avant la révolution de 1789, l'emploi des heures de l'homme de lettres, jusqu'aux soupers qui suivaient immédiatement le spectacle et qui se prolongeaient dans la nuit. Pour plusieurs, le signal de la retraite devenait celui du retour à leur cabinet. Échauffée par les objets qu'ils avaient passés en revue, par les émotions qu'ils avaient éprouvées, par une connaissance plus intime de la nature humaine, dont, au milieu du choc des passions et des amours-propres, des traits de caractère leur avaient révélé le secret, leur imagination revenait sur les idées du jour, les contrastait, les combinait entre elles et y saisissait ces éléments de beautés qui ne semblent avoir été trouvées que parce qu'elles ont été auparavant l'objet d'une méditation profonde. (1812.)
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LA RESTAURATION
L'époque de la Restauration est celle des grandes luttes de la tribune et celle des grandes polémiques. La presse se réveille, reprend son rôle, discute des principes, agite des idées. Deux partis essentiels s'opposent l'un à l'autre: celui qui, avec le rétablissement des Bourbons, prétend effacer jusqu'au souvenir de la Révolution, et le parti libéral. Les passions politiques sont, d'un côté et de l'autre, ardemment soulevées. Dans le parti royaliste lui-même, c'est le conflit entre les «ultra» et ceux qui ne croient pas à la nécessité de perpétuelles mesures d'exception. Les monarchistes exaltés en arrivent à reprocher à Louis XVIII «de penser révolutionnairement».
L'intolérance ne tarde pas à provoquer l'arbitraire. Les journaux libéraux poursuivis, ruinés, suspendus, menacés de suppression, souvent supprimés en effet, soumis, en diverses périodes, au régime de la censure, se débattent dans toutes les entraves, connaissent toutes les rigueurs. L'Empire avait décrété le silence: sous la Restauration, c'est le régime des lois de circonstances, restreignant sans cesse ce qui reste du droit d'écrire et cherchant à briser, sous les condamnations, les plumes indépendantes. Elles résistent cependant, elles attestent, malgré tout, qu'il est devenu impossible d'étouffer tout à fait les voix de
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