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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

que je traduirai un coupable de vingt ans. Il y arriverait quelque avocat qui ne manquerait pas de dire que
l'homme de cinquante ans dont la politesse est citée pour exemple a été blâmé aussi dans sa jeunesse pour

la liberté de ses manières, ses airs méprisants et son oubli des égards. Ce n'est là qu'un sophisme; les

femmes ne sauraient raisonner sur une maladie à laquelle elles ne sont point sujettes. Il faudrait qu'elles

fussent bien impolies pour paraître telles; l'intention ne leur suffirait pas, Dans leur bouche, les mêmes

mots ne signifient pas les mêmes choses, et, même quand elles ne le veulent pas, elles sacrifient aux

grâces.

Mais, aujourd'hui, l'impolitesse n'est plus le travers que l'âge corrigeait. Elle semble vouloir devenir une
maladie contagieuse et prendre un caractère dominant. Une de ses causes ne se trouverait-elle pas dans la

politesse excessive de nos pères? Leurs enfants sont impolis, par la même loi de nature qui donne à un

avare un fils prodigue.

Il fut un temps où l'on écrivait à ses égaux et même à ses inférieurs qu'on avait l'honneur d'être, qu'on
était avec respect, etc., ce qui était toujours obligeant et n'engageait à rien, car on ne le prenait jamais à la

lettre. C'était un protocole usité et sans conséquence, bon à observer, puisqu'il était établi et que les

nations ne changent pas de formules impunément. Dieu préserve nos plus grands ennemis de substituer

jamais à ces mots: Your most obedient, ceux de «salut et fraternité»!

... Si les gens impolis d'aujourd'hui avaient été bien élevés, on pourrait croire qu'ils ont lu dans Addison
«que les siècles les plus polis ont été les moins vertueux». Posons donc avec eux l'axiome que la vertu est

en raison inverse de la politesse, et quand nous disons d'un particulier: «Voilà un jeune homme bien

vertueux,» chacun saura ce que nous voulons dire.

Après les jeunes gens de vingt ans, qui pratiquent sans théorie, viennent des sages d'une espèce
particulière, qui se croient plus graves, plus sensés et qui semblent avoir pris l'impolitesse en système. Ils

disent «que la politesse est l'art d'imiter les vertus sociales qu'on n'a pas». Je leur demande d'écouter, non

pas Duclos, qui n'aimait personne, mais Saint-Evremond, qui avait tant d'amis. «Rien n'est plus honteux,

dit-il, que d'être grossier.» La politesse est un mélange de discrétion, de civilité, de complaisance et de

circonspection, accompagné d'un air agréable répandu sur ce qu'on dit, et, comme tant de choses sont

essentiellement nécessaires pour avoir de la politesse, il ne faut pas s'étonner si elle est rare.

Saint-Evremond nous a révélé le secret des gens impolis par système: l'impolitesse n'est que l'aveu tacite

de l'amour-propre méconnu. Par orgueil on veut paraître, et, de peur de ne pas plaire assez, on déplaît par

calcul: ce qui prouve le défaut de jugement et la petitesse d'esprit.

Que sera-ce si l'impolitesse accompagne l'autorité, si elle empêche d'ajouter du prix à une grâce et
d'adoucir un refus? On peut, dans une grande place, être négatif comme Sully, mais rien n'oblige a être

aussi impoli que le cardinal Dubois. Dans quelque rang que l'on soit, la politesse vient du coeur, elle ne le

calomnie pas plus que l'impolitesse ne prouve le caractère.

... Chacun sait bien qu'un homme honnête n'est pas toujours un honnête homme, mais cela ne prouve rien
en faveur de l'impolitesse. Les bons esprits dans tous les pays ont soumis les préjugés aux raisonnements,

et la politesse a trouvé grâce devant eux. Le Spectateur anglais a peint l'homme comme il n'y en a pas, et

donne la politesse pour compagne à la vertu.

Addison cherche cet inconnu: Chesterfield l'a trouvé, et il le nomme dans ses leçons à son fils: «J'ai
toujours pensé, dit-il, qu'un Français qui réunit un fond de vertu, de jugement et d'instruction à la

politesse et la bonne éducation qu'on reçoit dans son pays, est la perfection de la nature humaine.»

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