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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
actuelles. Ce que je cherche dans les romans anglais, c'est précisément ce que les traducteurs en retranchent pour les accommoder au goût de notre nation. A mes yeux, un des grands charmes d'Homère est de nous offrir des moeurs et des hommes de trois mille ans. J'étudie le siècle de Louis XIV dans ses poètes dramatiques; les comédies de ce temps-là sont pour moi des histoires, et les auteurs qui méritent peu d'attention, comme écrivains, me semblent toujours curieux comme monuments.
Je suis bien aise, par exemple, de connaître le train de vie des «bourgeoises» qui étaient «à la mode» il y a cent dix ans. Je compare avec plaisir les femmes de 1692 aux femmes de 1802; et, si je suis fâché de quelque chose, c'est de trouver entre elles si peu de différence. Si les actrices eussent voulu paraître dans le costume que portaient, il y a un siècle, les femmes de notaires et de commissaires, le contraste des modes eût été frappant et risible, mais les moeurs sont presque les mêmes. Du temps de Dancourt, les bourgeoises à la mode veillaient la nuit et dormaient le jour, les plaisirs étaient leur grande affaire; elles connaissaient à peine leur ménage et leur mari; elles levaient de fortes contributions sur leurs amants, et leur unique occupation était d'avoir beaucoup d'argent, pour en dépenser beaucoup.
On peut être surpris que l'intervalle d'un siècle ait apporté si peu de changements à de pareilles moeurs; mais le temps reprend ses droits, lorsqu'on considère que, dans l'espace d'un siècle, les ridicules particuliers de quelques folles sont devenus les moeurs générales: dans un pareil progrès, on peut reconnaître l'ouvrage d'un siècle. Dancourt, en se moquant de deux femmes écervelées, avait pour lui toutes les femmes de qualité, toutes les bourgeoises raisonnables, et c'était alors la majorité Aujourd'hui Dancourt est un impertinent, un écrivain de mauvais ton, qui dégrade la scène par des caractères extravagants et méprisables; il a contre lui toutes les femmes qui ressemblent aux bourgeoises à la mode, mais ne veulent pas se reconnaître dans le portrait qu'il en fait: l'universalité des vices amène toujours l'hypocrisie des moeurs, et l'hypocrisie des moeurs détient essentiellement toute espèce de comique, pris dans la nature et dans la vérité.
Notre délicatesse est choquée de la naïveté et de la bonne foi de ces deux femmes qui conviennent ingénument qu'elles n'aiment point leurs maris, qu'elles n'ont pas de plus grand plaisir que de les tromper et de les piller, et qui se montrent si peu scrupuleuses sur les moyens de se procurer de l'argent: ce langage est trop vrai, trop naturel, on pense, on agit aujourd'hui de même, mais on parle tout autrement. Les femmes, en général, n'aiment point qu'on dévoile sur la scène leurs mystères, leurs intrigues, leurs travers; elles connaissent tout cela beaucoup mieux que les auteurs eux-mêmes; elles sont rassasiées et rebattues de ces misères-là. Pour les amuser au théâtre, il faut leur présenter quelque chose qui leur soit moins familier, des objets nouveaux, des honnêtes femmes et de beaux sentiments.
La distinction des bourgeoises et des femmes de qualité n'existe plus; il n'y a qu'une classe qui marque dans la société, celle des femmes riches. Il n'était pas possible autrefois aux bourgeoises, même avec de l'argent, d'imiter tout à fait les femmes de qualité, et les efforts qu'elles faisaient pour s'élever au-dessus de la roture fournissaient aux poètes comiques des traits originaux. Mais, pour imiter aujourd'hui les femmes riches, il ne faut que des écus; celle qui en a le plus est celle qui a le meilleur air et le ton le plus distingué. Une partie du ridicule des Bourgeoises à la mode est donc anéanti par le nouveau système social, qui n'admet plus que l'inégalité des fortunes.
... Si les deux bourgeoises ressemblent beaucoup aux femmes d'à présent, leurs maris, en récompense, sont bien différents des hommes d'aujourd'hui. M.Simon et M.Griffard sont de vieilles caricatures affublées d'énormes perruques, des barbons dégoûtants, niais et ridicules. Nos notaires et nos commissaires sont bien plus aimables et plus avisés, ils ont une bien autre tournure; on ne les voit point
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