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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

croire que c'était le républicanisme qui inspirait l'ardeur guerrière de nos soldats. Les Français ont
prouvé, sous les aigles impériales, que leur valeur ne s'élevait jamais aussi haut que lorsqu'ils versaient

leur sang pour un souverain qu'ils aimaient.» Il n'est pas jusqu'aux livres classiques qui ne soient

suspects, et le vieux De viris illustribus, dans lequel tant de générations d'écoliers ont appris les

rudiments du latin, doit faire place à l'Epitome rerum gestarum a Napoleone Magno. Le latin lui-même

ne doit plus servir qu'à glorifier Napoléon. Les Synonymes français, un modeste traité qui ne semble pas

bien subversif, ne trouvent pas grâce devant le directeur de la Librairie. On en arrive à trouver la

grammaire insuffisamment docile. La niaiserie est sans borne. Un jeu d'enfants, le jeu des Rois, une sorte

de loto, où chaque carton représente un souverain ayant régné sur la France, est d'abord défendu: on ne

l'autorise qu'à cette condition: le carton faisant gagner le gros lot figurera un prince de la famille

impériale. Jamais on n'a été aussi loin dans l'abus de la force.

Dans ces conditions, la presse politique n'existe plus. Les journaux autorisés, toujours sur le coup d'une
suppression, d'ailleurs, insèrent les communications rédigées au ministère de la police générale. Le

monument élevé à Étienne ne peut faire oublier les fonctions, relevant de ce ministère, qu'il exerça sous

l'Empire, installé, par la volonté impériale, au Journal des Débats, devenu, par ordre, le Journal de

l'Empire. Les articles littéraires sont épluchés: on y découvre des allusions, le fait de les découvrir fût- il

blessant pour l'Empereur.

La gloire extérieure a pour contraste cette oppression à l'intérieur.

*****

GEOFFROY (1743-1814)

Dans le grand silence de l'Empire, le feuilleton dramatique, créé au Journal de, Débats par Geoffroy,
arrivait opportunément. Il n'y avait plus guère que sur les choses du théâtre que les discussions fussent

permises. Ce feuilleton conquit tout de suite une grande autorité. Aux débuts de la Révolution, Geoffroy

avait été un royaliste fervent: il s'accommoda fort bien de l'Empire. Dans un de ses articles de 1806, à

propos d'une reprise de Richard Coeurde lion, il faisait sa profession de foi: «Le devoir de tout sujet, de

tout citoyen, est d'être fidèle au gouvernement et aux souverains établis. Lorsqu'un autre gouvernement,

une autre dynastie, s'annonce avec tous les signes de la volonté divine et du voeu national, alors

l'attachement à l'ancien ordre n'est plus un devoir, c'est un entêtement, c'est une désobéissance aux

décrets éternels, une passion insensée qui rompt l'harmonie de la société.» Il n'en poursuivait pas moins

de sa colère, par habitude, tous ceux qui avaient en une part directe ou indirecte dans l'écroulement de

l'ancien régime. Critique passionné, Geoffroy ne pardonnait pas, notamment, à Beaumarchais. Ses

jugements sur l'étincelant Mariage de Figaro peuvent paraître surprenants. Il ne voit dans cette comédie

«qu'un salmis de quolibets, de coq-à-l'âne de calembours, de turlupinades, un galimatias, en un mot.» Il

en conteste même l'originalité: «Que m'importe à moi, qu'un valet fripon épouse une femme de chambre

coquette?» C'est, souvent, cette étroitesse de vues. - Il y a plus d'agrément dans les feuilletons de

Geoffroy, où il ne montre qu'une espèce de bonhomie, et où il fait des rapprochements entre le théâtre et

les moeurs.

***** LES BOURGEOISES A LA MODE

Je me prête avec une merveilleuse facilité à la peinture des moeurs étrangères ou anciennes: je trouve
toujours fort bon qu'un acteur soit de son pays et de son siècle; je m'établis son compatriote et son

contemporain, et jamais il ne me paraît plus piquant que lorsqu'il choque nos coutumes et nos idées

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