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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

composé les couplets satiriques dont il donnait l'étrenne à ses auditeurs, couplets bien autrement poussés
de ton que ceux que contenaient les cahiers dont la vente alimentait en partie la caisse de la cause

monarchiste. Ses bénéfices personnels restaient encore assez importants. On sait, d'ailleurs, qu'il expia

cette influence qu'il avait prise, comme «agent royal» sur l'esprit public, par plusieurs arrestations

pendant la période du Directoire. Un des griefs invoqués contre lui était «qu'il accompagnait ses

chansons de gestes indécents, ne cessant de mettre la main à son derrière en parlant de la république et

des républicains» Le «Garat des carrefours» fut définitivement arrêté après les événements du 18

fructidor et condamné à la déportation à la Guyane. Il y arriva en juin1798. Revenu en France en 1801, il

ne jouissait pas longtemps de sa liberté et passait encore quinze mois en prison. Sa grâce lui vint-elle

d'une dénonciation qu'il fit de l'émission de faux billets de banque? Il publia, sous la réserve des

modifications imposées par la censure, son Voyage à Cayenne, se fit libraire, n'évita pas la faillite, vécut

de leçons données. Pendant la Restauration, il ne cessa de poursuivre le gouvernement de réclamations.

Louis XVIII et Charles X ne témoignèrent d'aucune gratitude pour un homme qui s'était si souvent

exposé au service des princes. Ange Pitou continua, bien qu'elles n'eussent aucune chance de succès, ses

réclamations auprès du gouvernement de Louis-Philippe, revendiquant le remboursement des sommes

qu'il avait avancées, quarante ans auparavant, pour la cause royaliste. Il mourut en une complète détresse,

dans le logis qu'il habitait en une maison de la rue Vieille-NotreDame. M.Fernand Engerand a consacré

une étude très complète à Ange Pitou.

On connaît moins en lui le journaliste qu'il fut encore même pendant son singulier apostolat de chanteur
des rues. Dès 1789, peu de temps après son arrivée à Paris, il collaborait au Journal de la cour et de la

ville, qui, dans sa période agressive, fut connu sous le titre de Petit Gautier. Puis il passa au Courrier

extraordinaire, reçut une pension de la reine et, après le 10août batailla contre les comités

révolutionnaires dans le Journal français, dans le Courrier universel et dans la Correspondance politique,

tout en conspirant quelque peu, et en établissant des liens entre la Vendée soulevée et Paris. Arrêté en

octobre1793, juge en mai1794, il se tira d'affaire par un tour de passe-passe de sa façon, en protestant de

son civisme et en travestissant en couplets républicains les couplets pour lesquels, entre autres chefs

d'accusation, il était incriminé. Il fut acquitté. Après le 9 thermidor, il lança une publication satirique, le

Tableau de Paris en vaudeville, où il attaquait ardemment les jacobins, avec cette épigraphe: Ridendo

dicere verum quid vetat? Puis il devint le principal rédacteur de l'Ami du Peuple, qui, alors, tout en

semblant jacobin, devait, par ses exagérations mêmes, être dangereux pour ce parti. Jouant double jeu,

Ange Pitou rédigeait en même temps des articles thermidoriens aux Annales patriotiques. Tous les

moyens lui étaient bons pour servir, à sa façon, la cause royaliste.

Dans le 6e numéro du Tableau de Paris en vaudeville (novembre1796), il comparait, avec une verve
furieuse la Révolution à une tragédie qui eût pu s'intituler: la Mort du genre humain, «composée par les

anciens comités de salut public et sûreté générale».

*****

LA MORT DU GENRE HUMAIN

... D'abord, le théâtre représente une place immense, autour de laquelle on voit deux rangs de guillotines
à quatre tranchants. Au beau milieu est la statue de la Liberté. D'un côté, la Seine, sur laquelle des

nautoniers habiles ont fait arrimer des bateaux à soupape. Vis-à-vis est une hécatombe ou cimetière de la

Magdelaine; en face est le palais de nos anciens monarques, et, à l'autre extrémité, sont les Champs

Elysées. Sur le faîte d'un palais voisin est une grande tasse, au fond de laquelle on lit ces mots:

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