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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

Les signes pathognomoniques de cette dégénération sont d'abord un relâchement total du nerf optique, ce
qui oblige le malade de se servir constamment de lunettes, dont la nécessité croît en raison de la

proximité des objets, et un refroidissement de la chaleur naturelle qu'il est difficile de vaincre à moins

d'un habit boutonné très serré, et d'une cravate sextuplée où le menton disparaît, et qui menace de

masquer bientôt jusqu'au nez. Jusqu'à présent les jambes ont paru résister aux progrès du froid. Du moins

remarque-t-on que le pied est presque découvert, et que l'habit, qui affecte une forme quadrilatérale,

descend à peine jusqu'aux genoux. Outre la stature raccourcie, et la taille grêle, et la vue myope des

individus, une autre preuve de l'affaiblissement de l'espèce est l'usage d'un bâton court et plombé, dont

les deux extrémités sont d'une égale grosseur, et qui m'a paru remplir l'effet du contrepoids dont se

servent les danseurs de corde.

Mais le diagnostic le plus caractérisé est la paralysie commencée de l'organe de la parole. Les jeunes
infortunés qui en sont atteints évitent les consonnes avec une attention extrême, et sont pour ainsi dire

réduits à la nécessité de désosser la langue. Les articulations fortes, les touches vigoureuses de la

prononciation, les inflexions accentuées qui sont le charme de la voix, leur sont interdites. Les lèvres

paraissent à peine se mouvoir, et du frottement léger qu'elles exercent l'une contre l'autre résulte un

bourdonnement confus qui ne ressemble pas mal au pz-p-pz par lequel on appelle un petit chien de dame.

Rien de moins intelligible que les entretiens des malades. Les seuls mots qu'on distingue dans cette série

de voyelles monotones et de sons inarticulés sont ceux de ma paole supême, d'incoyable, d'hoible et

autres mots ainsi défigurés. Un homme doué d'une sagacité peu commune a voulu traduire en français ce

qu'il croyait former des phrases. Mais l'insignifiance de ce qu'il a deviné l'a dégoûté de continuer un

travail aussi stérile.

Ce qui n'est pas moins affligeant, c'est que le même symptôme se manifeste dans les jeunes personnes du
sexe, et il est triste de penser que ce sexe qui fait ordinairement un usage aussi aimable de l'organe de la

parole soit à la veille de le perdre entièrement et de nous priver par là d'une de nos plus agréables

jouissances.

Je suis pourtant loin de croire cette maladie incurable, et j'aime à rappeler ici que cette même jeunesse
dont l'infirmité me cause de civiques inquiétudes, a su dans l'occasion saisir un sabre, manier un fusil

avec autant de vigueur que d'adresse et faire entendre des sons mâles, des chants animés, des cris de

guerre et de victoire. Mais les rechutes sont dangereuses, et comme la maladie me paraît être aujourd'hui

dans son paroxysme, je la recommande aux soins patriotiques et bienfaisants de nos plus habiles officiers

de santé, ainsi que du Cit. Sicard, et, sans me permettre de rien prescrire en ce genre, j'estime que des

douches sur la partie affligée, une répétition fréquente de la leçon de grammaire du Bourgeois

gentilhomme et, s'il se peut, de quelques tirades les plus harmonieuses de Voltaire et de Racine, etc.,

pourront entrer pour beaucoup dans le régime curatif.

( Journal de Paris, 23 messidor an III)

*****

MmeDE GENLIS

(1746-1830)

L'infatigable Mmede Genlis, qui, non contente des cent volumes qu'elle avait publiés, travaillait encore
jusqu'en ses derniers jours et laissait, en mourant, des ouvrages inédits, toucha au journalisme.

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