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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
trois cent mille livres de rentes et la comtesse de Choiseul-Gouffier, dont le château, à Heilly, district d'Amiens, est un petit Chantilly? Il faut encore apprendre, à ceux qui n'en ont pas ouï parler, comment se sont tissus les noeuds qui assortissent si bien les législateurs. Celles qui sont devenues leurs moitiés étaient en arrestation, aux environs du 9 thermidor; on a été leur dire: «Voulez-vous n'être pas guillotinées? Acceptez l'offre de ma main.» Les hautes et puissantes dames répondent: «Il vaut mieux se marier que d'être décapitées.» Et les voilà législatrices. Bientôt les tendres maris sont pressés de laisser là la cause de ces vilains sans-culottes, et complaisamment l'on prend des moyens pour cela. On ouvre des journaux perfides, on se sert de sa popularité pour mieux abuser; on commence par abonder dans le sens du peuple, par parler sa langue; et on l'étouffe en faisant semblant de le servir. Le peuple est quelque temps dupe de ce stratagème; mais enfin il découvre le piège. Il s'indigne à l'aspect de ces feuilles assassines, fabriquées dans les boudoirs des Laïs; il rejette ces numéros empestés qui sentent le muse d'une lieue. Lâches plébéiens, qu'avez-vous fait? Vous ne voyez pas que ces patriciennes déhontées, ces aventurières de noble race, qui vous font aujourd'hui l'honneur de se prostituer dans vos bras roturiers, vous étoufferont dès qu'avec vous elles seront parvenues à rétablir les choses sur l'ancien pied? S'il vous restait quelque sentiment de vertu et d'amour de la patrie, vous quitteriez les délices de Capoue et de Sybaris, vous vous débarrasseriez des coussins où vous êtes ensevelis, et vous repousseriez loin de vous ces sirènes qui vous ont déjà fait faire tant de mal à votre pays. Vous fûtes jadis républicains, et vous ne rougissez pas aujourd'hui de vous montrer en Sardanapales aux spectacles, d'y conduire Sémiramis, et de lui faire recueillir les honteux hommages d'une foule d'esclaves. Croyez-vous ne jamais rendre de compte au peuple? Que feriez-vous du décret qui oblige chaque fonctionnaire de rendre compte de sa fortune acquise pendant la révolution? Mais vous n'irez pas si loin. Non: autrefois Samsons, vous avez confié aux Dalilas le secret de votre force; vous vous êtes laissé couper les cheveux; les Philistins vous terrasseront. A quel aveuglement les plaisirs conduisent! Dans quelle démence ne vous ont pas entraînés les nymphes traîtresses qui font semblant de vous chérir? A leur voix vous avez creuse votre fosse. Vous avez entamé le procès à toute la révolution, vous avez consacré en morale criminelle toutes les mesures révolutionnaires.
( Journal de la Liberté de la Presse´, n°29, 1795.)
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MALLET DU PAN
(1749-1800)
Mallet du Pan, né en Suisse, ayant dû ses premiers succès à la protection de Voltaire, devint, après avoir professé en Allemagne, le collaborateur de Linguet aux Annales politiques. En 1789, il rédigeait la partie politique du Mercure. Il pencha d'abord pour une monarchie libérale. Mais les événements lui firent prendre la défense de la royauté. La Cour le chargea de missions auprès des émigrés et des souverains étrangers. Il se réfugia à Berne, où, non sans indépendance, il fut «l'avocat consultant des monarchies menacées» chargé notamment d'une correspondance avec la Cour de Vienne. «J'ai connu les injures des partis extrêmes,» pouvait-il dire; et, de fait, il n'avait pas ménagé les émigrés plus que les jacobins. L'invasion de la Suisse par les armées françaises l'obligea à chercher un asile en Angleterre, où il publia le Mercure britannique. «Né républicain» selon son expression, il se trouva être un adversaire fougueux de la Révolution. «Ses articles, a écrit Taine, ne sont pas des pièces littéraires; il n'a rien de l'écrivain que l'éloquence; son style est rude, heurté, parfois incorrect, il ne faut pas lui demander la tenue irréprochable de Rivarol, la hauteur dédaigneuse et aristocratique de Joseph de Maistre. Il ne songe pas à l'avenir, à la
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