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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
honorables de l'estime publique, et la patrie, et lui-même. Pour moi, je pense que celui que Caton eût chassé du Sénat, malgré ses talents littéraires et quelques écrits utiles, pour son caractère immoral et pour une multitude d'ouvrages funestes aux bonnes moeurs; je pense que l'homme à qui, malgré son éloquence tant vantée, le peuple reproche une foule de décrets attentatoires à sa liberté, ne devait pas reposer dans le Capitole, à côté des statues de nos dieux. O toi, ami sublime et vrai de l'humanité, toi que persécutèrent l'envie, l'intrigue et le despotisme, immortel Jean-Jacques, c'est à toi que cet hommage était dû: ta cendre modeste ne repose point dans ce superbe monument, et je rends grâce à l'amitié qui voulut la conserver dans l'asile paisible de l'innocence et de la nature. C'est là que nous irons quelquefois répandre des fleurs sur ta tombe sacrée, et que la mémoire d'un homme vertueux nous consolera des crimes de la tyrannie.
(Le Défenseur de la Constitution, n°4.)
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ANDRÉ CHÉNIER
(1762-1794)
Quand, le 7 thermidor anII, André Chénier, en compagnie de son ami Roucher, monta sur l'échafaud, c'était une grande âme de poète qui disparaissait. Mais, dans la terrible lutte, c'était l'écrivain politique, qui avait été un journaliste passionné, qu'atteignait le tribunal révolutionnaire. Bien avant le 10août, il avait attesté, dans ses articles du Journal de Paris, une haine vigoureuse contre les hommes de la Révolution. «Il ne faudrait pas se représenter, a dit M.Aulard, André Chénier comme un mouton bêlant mené à la boucherie.» Demeuré monarchiste, même après la chute de la monarchie, frémissant de colère, englobant, avec injustice parfois, dans ses jugements violents tous ceux qui bâtissaient un nouvel état de choses, il avait combattu ardemment, avec autant de talent que de courage, d'ailleurs, mais avec toute la force de ses préventions, les aspirations nationales, jusqu'en ce qu'elles avaient de plus profond. Il s'était plu à de constantes provocations de l'opinion.
Au demeurant, dans cette oeuvre d'opposition il apparaît comme un grand journaliste, bien qu'intermittent. Dans ses papiers, on trouva un fragment intitulé Sur lui-même, qui dit ses sentiments et ses idées: il déclare être «du petit nombre d'hommes qui n'ont renoncé ni à leur raison ni à leur conscience». C'est parmi ces hommes-là qu'il se range, et le fond et la forme ont une égale énergie: «Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice, dans ces temps de démence ils osèrent examiner; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée; ils ne cachèrent pas leur haine des bourreaux, qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient plus, car il ne leur en coûtait que des crimes, et un nommé A.C. fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avidité, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins, à toucher des mains souillées de meurtres et à s'asseoir à la table où l'on but le sang des hommes.»
Au Journal de Paris collaboraient Roucher, François de Pauge, Lacretelle jeune, Dupont de Nemours, Chéron, Théodore Lameth, engagés, notamment dans les «Suppléments» du journal, en de véhémentes polémiques. Après le 10août, les presses du Journal de Paris furent brisées.
Voici une partie d'un des articles d'André Chénier:
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