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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
lui-même; ils ne doivent être que l'hommage libre de l'amour et de l'estime publique: or, ces sentiments ne peuvent être représentés. Si l'on conçoit que, dans un vaste empire, le pouvoir de faire des lois, au nom du peuple, doit être confié à des représentans, on ne conçoit pas sans doute que personne puisse estimer ou blâmer, aimer ou haïr, se réjouir ou s'affliger pour le peuple. Les honneurs publics, ainsi que les fêtes nationales, sont le luxe de la liberté: rien n'oblige le peuple à déléguer le soin de les décerner; rien n'empêche d'abandonner aux citoyens le soin d'exprimer à leur gré leur reconnaissance et leur joie. Il y a plus entre les mains des magistrats, cette institution ne peut que dégénérer. Il est dans la nature des choses que toute corporation, comme tout individu, ait un esprit particulier, par cela seul qu'elle a une existence particulière.
Les hommes sont enclins à regarder le pouvoir qui leur est confié, comme une distinction personnelle, comme une propriété honorifique, qui les élève au-dessus du peuple. L'orgueil et l'amour de la domination seront toujours la maladie la plus dangereuse de tous les corps politiques qui ne sont pas la nation elle-même; ainsi l'a voulu la nature, et le chef-d'oeuvre des lois est de guérir cette maladie. De là cette distance infinie que nous apercevons souvent entre l'opinion publique et celle des fonctionnaires que le peuple même a choisis. S'il est une occasion où cette différence doit naturellement se manifester, c'est la dispensation des honneurs publics; parce que c'est là surtout que l'esprit de corps et l'esprit de parti peuvent particulièrement se développer. S'il est des temps où ces abus soient à craindre, ce sont sans doute les temps de révolution, où tous les préjugés, tous les intérêts et toutes les passions sont à la fois en mouvement.
L'Assemblée constituante des Français a reconnu au moins une partie de ces vérités, en décrétant formellement que les honneurs ne pourraient être décernés que deux ans au moins après la mort. Peut-être aurait-elle dû reconnaître encore que ce jugement solennel ne pouvait appartenir au corps législatif ni à aucune autorité déléguée; que la postérité, ou la nation seule, est juge compétent et souverain de ceux qui l'ont bien ou mal servie; que l'opinion publique ne peut être représentée par celle d'un certain nombre d'individus que leurs fonctions mêmes séparent de la foule des citoyens. Le peuple est infaillible dans cette matière; et tout antre que lui est sujet à de grandes erreurs. L'exemple même de l'Assemblée constituante pouvait lui présenter à cet égard des leçons aussi frappantes que multipliées.
Peut-être l'idée que je viens de développer paraîtra-t-elle un paradoxe: la question est de savoir si elle est juste; et sans doute un peuple dont toutes les idées en matière de gouvernement n'étaient que des préjugés reçus sur la foi du despotisme doit se familiariser avec les vérités nouvelles. Au reste, quelle que soit l'autorité qui dispense les témoignages de la reconnaissance nationale, si elle les distribue avec partialité, elle déprave les moeurs et l'opinion; si elle les prodigue, elle use ce ressort utile de l'esprit public.
Si je voulais examiner l'usage qu'en a fait l'Assemblée constituante elle-même, je dirais peut-être qu'elle les a trop prodigués, et qu'elle a donné à ses successeurs plus d'un exemple ridicule ou dangereux. Et, sans parler de ces compliments éternels, de ces remerciements infinis prostitués par ses présidents à des hommes nuls et quelquefois à des actions anticiviques; sans parler de ces mentions honorables, plus dignes des académies auxquelles elle emprunta cette formule, que convenables à la raison et à la gravité du corps législatif, j'oserais porter mes regards sur les premiers personnages auxquels elle ouvrit les portes du temple consacré aux grands hommes. Je ne craindrai pas au moins de dire tout haut que les vertus utiles au bonheur des hommes doivent seules prétendre à ces honneurs presque divins; qu'au moins le législateur qui pense que les talents seuls peuvent les remplacer, donne au peuple qu'il doit instituer la plus funeste leçon d'immoralité et de corruption; qu'il renverse de ses propres mains la base sacrée sur laquelle repose l'édifice de la liberté; qu'il avilit en même temps et les signes les plus
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