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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

Mais voici un tout autre ton. Les événements ont marché. Camille, membre de la Convention, a
contribué, par son âpre et mordant pamphlet, l'Histoire des Brissotins, à la chute de la Gironde. Il reprend

sa plume de journaliste et fait paraître le Vieux Cordelier (5décembre 1793). Au cours de la publication

de son journal, ses idées se modifient. S'il a suivi l'inspiration de Robespierre dans son deuxième numéro,

il s'en sépare dans le troisième, justement célèbre par le pathétique commentaire de Tacite, allusion

transparente à la Terreur. Dans le quatrième, bien qu'il précise sa pensée par une note, ou son sentiment,

dit-il, «n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guichet», il

demande, avec une vibrante éloquence, qu'on arrête, par l'institution d'un Comité de clémence, l'effusion

du sang. Le voici suspect à son tour, accusé de faire partie de la « faction des Indulgents». Les services

qu'a rendus à la Révolution celui qui s'appelait, cinq ans auparavant, «le procureur général de la

Lanterne», défendent un moment Camille Desmoulins. Mais, malgré l'intervention d'abord chaleureuse,

plus molle ensuite, de Robespierre (le 9 thermidor, Vadier reprochera à Robespierre d'avoir plaidé la

cause de Camille), l'auteur du Vieux Cordelier est rayé de la société des Jacobins. Il est déjà désigné pour

l'échafaud. Le talent de Camille s'élève singulièrement dans le Vieux Cordelier (il fut arrêté comme il

corrigeait les épreuves du 7e numéro), soit qu'il incrimine la loi des suspects, qu'il attaque Hébert, ou

qu'il se justifie lui-même. L'appel à la clémence est une des plus belles pages:

*****

LE COMITÉ DE CLÉMENCE (1)

[(1) Le 21décembre, au matin, le libraire Desenne avait à sa porte la longue queue des acheteurs qui
s'arrachaient le quatrième numéro. On le payait de la seconde main, de la troisième main, le prix

augmentait toujours, jusqu'à un louis. On le lisait dans la rue, on en suffoquait de pleurs. Le coeur de la

France s'était échappé, la voix de l'humanité, l'aveugle, l'impatiente, la toute-puissante pitié, la voix des

entrailles de l'homme, qui perce les murs, renverse les tours,... le cri divin qui remuera les âmes

éternellement «Le Comité de clémence. » (MICHELET, Rév. fr., t.VII.)]

Quelques personnes ont improuvé mon numéro3 où je me suis plu, disent-elles, à faire des
rapprochements qui tendent à jeter de la défaveur sur la révolution et les patriotes: elles devraient dire sur

les excès de la révolution et les patriotes d'industrie. Elles croient le numéro réfuté, et tout le monde

justifié par ce seul mot: On sait bien que l'état présent n'est pas celui de la liberté; mais patience, vous

serez libres un jour.

Ceux-là pensent apparemment que la liberté comme l'enfance, a besoin de passer par les cris et les pleurs,
pour arriver à l'âge mûr. Il est au contraire de la nature de la liberté que, pour en jouir, il suffit de la

désirer. Un peuple est libre du moment qu'il veut l'être (on se rappelle que c'est un mot de Lafayette); il

rentre dans la plénitude de tous ses droits, dès le 14juillet. La liberté n'a ni vieillesse ni enfance. Elle n'a

qu'un âge, celui de la force et de la vigueur. Autrement ceux qui se font tuer pour la République seraient

donc aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer pour des délices de paradis dont ils

ne jouiront point. Quand nous aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous aussi dans trois jours

comme le croient ces paysans stupides? Nous combattons pour défendre des biens dont elle met

sur-le-champ en possession ceux qui l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des

maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas

de la déesse; voilà à quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle habite.

Et à quel autre signe veut-on que je reconnaisse cette liberté divine? Cette liberté, ne serait-ce qu'un vain
nom? n'est-ce qu'une actrice de l'Opéra, la Candeille ou la Maillard (1), promenées avec un bonnet rouge,

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