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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
la girouette qui change: c'est le vent.» Le polémiste est merveilleux et redoutable. En 1791, Marat, qui l'a appelé le «Paillasse de la liberté», est l'objet d'une éblouissante riposte. Marat lui a aussi reproché sa jeunesse. «Évidemment, répond Camille, tu as sur moi le pas de l'ancienneté: il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi. Mais tu auras beau me dire des injures, tant que tu n'extravagueras que dans le sens de la Révolution, je persisterai à te louer, par ce que je pense que nous devons défendre la liberté, comme jadis la ville de Saint-Malo, non seulement avec des hommes, mais avec des chiens.» Le dernier numéro des Révolutions sera cinglant pour La Fayette, «libérateur des deux mondes, fleur des janissaires-agas, phénix des alguazils-majors, Don Quichotte des Capets».
Dans cette période de batailles où la gaieté est aussi une arme, Camille, avec un caustique bon sens, est amené un jour à réfuter les théories des disciples de Mably qui souhaiteraient une société spartiate. Il rêve, au contraire, une société libre, embellie par les arts, s'accommodant avec l'égalité, car il proteste contre le décret qui exige un revenu pour être électeur, «citoyen actif». « Les citoyens actifs, s'écrie-t-il, ce sont ceux qui ont pris la Bastille!»
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SPARTIATES ET ATHENIENS
La science de Lycurgue n'a consisté qu'à imposer des privations à ses concitoyens; l'art est de ne rien retrancher aux hommes du petit nombre de leurs jouissances, mais d'en prévenir l'abus. Le beau mérite qu'avait Lycurgue d'ôter la cupidité aux Lacédémoniens avec sa monnaie de cuivre, dont mille francs, aujourd'hui si légers dans un billet de caisse, remplissaient la maison jusqu'au toit! Le beau mérite de leur inspirer la frugalité, avec son fromage et sa sauce détestable; de guérir les maris de la jalousie, en mettant le cocuage en honneur; de guérir de l'ambition, avec sa table d'hôte à dix sous par repas! Mably trouve tout cela admirable; mais c'est détruire la passion de l'amour avec un rasoir et en vérité il n'y a pas là de quoi se récrier sur l'invention! Lycurgue est un médecin qui vous tient en santé avec la diète et l'eau. Mais quelle pire maladie qu'un tel régime, et la diète et l'eau éternellement? Je ne m'étonne plus, disait un Sybarite qui venait de passer vingt-quatre heures à Lacédémone, et qui faisait bien vite remettre les chevaux à sa voiture pour continuer ses voyages, je ne m'étonne plus du courage de ces gens-là. Qui diable craindrait la mort dans ce pays et ne s'empresserait de se faire tuer bien vite pour être délivré d'une telle vie? - Lycurgue avait rendu ses Lacédémoniens égaux, comme la tempête rend égaux ceux qui ont fait naufrage. C'est ainsi qu'Omar a rendu les musulmans aussi savants les uns que les autres, en brûlant la bibliothèque d'Alexandrie. Ce n'est point cette égalité-là que nous envions. La politique, l'art de gouverner les hommes qui n'est que celui de les rendre heureux, ne consiste-t-il pas plutôt à faire tourner au profit de la liberté les arts, ces dons du ciel, pour enchanter le rêve de la vie? Ce n'est ni son théâtre ni son luxe, ni ses hôtels, ni ses jardins, ni ses statues, ni son commerce florissant et ses richesses qui ont perdu Athènes: c'est sa cruauté dans ses victoires, ses exactions sur les villes d'Asie, sa hauteur et son mépris pour les alliés, sa prévention aveugle, son délire pour des chefs sans expérience et des idoles d'un jour, son ingratitude pour ses libérateurs, sa fureur de dominer et d'être non seulement la métropole, mais le tyran de la Grèce. Dans un temps où il n'y avait ni imprimerie, ni journaux, ni liberté indéfinie d'écrire, les lumières et la philosophie firent à Athènes l'effet des lois somptuaires, des lois agraires, des lois si austères et du carême éternel de Lacédémone.
( Révolutions de France et de Brabant, No 20.)
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