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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
La peine de mort est nécessaire, dit-on, pour empêcher le malfaiteur de récidiver. Eh! garrottez-le, faites-en un esclave de peine, rendez-le bon à quelque chose! Quoi! vingt- quatre millions de citoyens n'ont pas une assez grande force publique pour mettre quelques centaines de malfaiteurs hors d'état de récidiver! Comment fait l'impératrice de Russie, comment fait Joseph lui-même, ce Joseph dont le nom n'est prononcé dans ce moment qu'avec horreur? Il a aboli la peine de mort. Ah! que de travaux publics qui écrasent, qui avilissent le citoyen, et auxquels on ne devrait employer que les malfaiteurs!
Leur mort est utile, parfois, pour effrayer les méchants et les contenir dans la terreur? Quiconque a vu une exécution et est entré dans un bagne sent bien le vide de cette objection et toute la justesse de cette idée de Beccaria: «Le frein le plus propre à arrêter les crimes n'est pas tant le spectacle terrible et momentané de la mort d'un scélérat que le spectacle continuel d'un homme privé de sa liberté, transformé, en quelque sorte, en bête de somme et restituant à la société par un travail pénible le dommage qu'il lui a fait.»
Dans notre affreuse pratique, la peine de mort ne punissait vraiment pas le criminel; elle le retranchait seulement du nombre des vivants. Il n'apprenait jamais son jugement qu'une heure avant l'exécution. Il était alors livré aux exhortations d'un prêtre, et quelques minutes de souffrance lui enlevaient bientôt la faculté de réfléchir sur l'énormité de son crime. Je parle du plus ordinaire des supplices, car je ne veux pas savoir, pour l'honneur de la France, qu'elle en emploie quelques-uns où l'art de prolonger la vie et les douleurs s'exerce par une atroce habileté, digne des plus cruels cannibales.
Si la peine de mort n'est ni utile pour effrayer les méchants, ni nécessaire pour mettre le coupable hors d'état de récidiver, si la servitude de peine remplit parfaitement, au contraire, l'un et l'autre objet, la nation française s'avancera sans doute jusqu'aux rangs des nations humaines en abolissant ce supplice. La Déclaration des Droits dit: «La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires. »Or, il est évident que la peine de mort n'est pas nécessaire et que, dans un gouvernement qui a de grandes forces, de vastes moyens, c'est une lâcheté de la part de ceux qui gouvernent que d'y avoir recours.
Il y a une considération contre la peine de mort, dont je suis étonné que l'on n'ait pas été frappé. La vie n'est pas un bienfait de la société, mais de la nature. On dit que la société nous la conserve: c'est une supposition toute gratuite, car qui peut savoir si, dans l'ordre naturel, ma vie eût été attaquée, si je ne l'eusse pas défendue et si je n'eusse pas été le plus fort? La vie n'est donc, sous aucun point de vue, un bienfait de la société. Or, peut- elle ôter par une peine plus qu'elle n'a donné, et tout son pouvoir ne doit-il pas se borner à priver celui qui enfreint le pacte social des avantages qui en résultent? La privation absolue de la liberté est donc le dernier terme du pouvoir souverain en matière pénale.
Il est injuste, d'ailleurs, d'employer comme peine un moyen que la société ne peut faire cesser, en cas d'erreur, lorsqu'une fois elle l'a mis en usage. La société n'étant composée que d'hommes, les hommes étant tous sujets à l'erreur, il peut arriver, par mille causes différentes, que l'homme le plus innocent paraisse le plus évidemment coupable; et lorsque l'erreur ou la méchanceté des témoins ou des juges lui a fait perdre la vie, toutes les nations s'assembleraient vainement pour la lui rendre. Si la société n'eût pas employé des peines hors de sa portée, Calas vivrait encore; et, ne lui resta-t-il qu'une heure à vivre, le plaisir d'être reconnu innocent, la joie de revoir sa famille, les bénédictions de tout un peuple, lui feraient oublier une injuste servitude et de longues souffrances.
( Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 déc. 1789.)
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