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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

LA LIBERTÉ DELA PRESSE

Il est donc vrai que, loin d'affranchir la nation, on ne cherche qu'à river ses fers! que c'est en face de la
nation assemblée qu'on ose produire ces décrets auliques où l'on attente à ses droits les plus sacrés et que,

joignant l'insulte à la dérision, on a l'incroyable impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et

d'iniquité comme un provisoire utile à ses intérêts. Il est heureux qu'on ne puisse imputer au monarque

ces prescriptions que les circonstances rendent encore plus criminelles. Personne n'ignore aujourd'hui que

les arrêts du conseil sont des faux éternels, où les ministres se permettent d'apposer le nom du roi: on ne

prend même pas la peine de déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai que nous en sommes au

point où les formes les plus despotiques marchent aussi rondement qu'une administration légale!

Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la nation et le roi demandent unanimement
le concours de toutes les lumières. Eh bien! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel; c'est alors

qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et perfide, un ministère soi-disant populaire ose

effrontément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge et traiter comme un objet

de contrebande l'indispensable exportation de la vérité!

Quels sont les papiers publics que l'on autorise? Tous ceux avec lesquels on se flatte d'égarer l'opinion:
coupables lorsqu'ils parlent, plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est l'effet de la

complaisance la plus servile et la plus criminelle. S'il était nécessaire de citer des faits, je ne serais

embarrassé que du choix.

J'ai regardé, messieurs, comme le devoir essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé celui
de vous prémunir contre ces coupables manoeuvres: on doit voir que leur règne est fini, qu'il est temps de

prendre une autre allure; ou, s'il est vrai que l'on n'ait assemblé la nation que pour consommer avec plus

de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas, du moins en affectant de vouloir le

régénérer! que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrons alors si nous devons nous raidir ou

nous envelopper la tête!

( Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, 10mai 1789.)

***

Par contre, les appréciations qui suivent la séance du 23juin 1789, où Mirabeau prononça les paroles
auxquelles la légende a donné cette forme définitive: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous

sommes ici par la volonté nationale, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes,» ces

appréciations sont d'un ton mesuré et réfléchi:

*****

La journée du 23juin a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une impression dont je crains les suites.
Où les représentants de la Nation n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein

formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu l'occasion de connaître toute la

fermeté de ses mandataires Sa confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne sait,

d'ailleurs, comment les alarmes se propagent, comment la vérité même, dénaturée par les craintes

exagérées, par les échos d'une grande ville, empoisonnée par suite des passions, peut occasionner une

fermentation violente qui, dans les circonstances actuelles et la crise de la misère publique, serait une

calamité ajoutée à une calamité! Le mouvement de Versailles et bientôt le mouvement de Paris,

l'agitation de la capitale, se communique aux provinces voisines, et chaque commotion, s'étendant à un

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