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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
nationale représente son supplice. D'autres furent enfermés au Mont Saint - Michel, dans une cage de fer. D'autres furent publiquement fouettés, au-dessous d'un écriteau qui portait cette mention: «Gazetier à la main.» D'autres furent envoyés aux galères, d'autres encore furent enrégimentés de force dans les troupes du roi. Les sévérités exceptionnelles de Louis XIV contre ce qu'on appelait les «Nouvellistes d'Etat» n'empêchèrent pas ces interprètes de l'opinion, plus ou moins bien renseignés, d'être nombreux sous son règne, justifiant le mot d'un de ceux qui, par ses ordres, les avaient traqués sans relâche, qu'ils constituaient «un mal sans remède (1)».
[(1) Voir le curieux chapitre sur la répression des nouvellistes à la main dans Figaro et ses devanciers, de M.Funck-Brentano, avec la collaboration de M.Paul d'Estree, le plus récent travail, et le plus riche en informations et en documents, excellemment mis en. oeuvre, sur l'histoire des Nouvellistes.]
Les nouvellistes qui ne s'occupaient que des menues nouvelles de la ville étaient moins exposés aux rigueurs, mais ils couraient d'autres risques, comme le gazetier Montandré, à qui le marquis de Vardes coupa le nez, non parce que ce folliculaire avait parlé de sa soeur, mais parce qu'il n'en avait pas bien parlé.
En dépit de tout, les «gazetins» se multiplièrent: nombre de leurs collections, complètes ou non, ont été conservées. Elles forment une source précieuse de renseignements sur les moeurs et sur les façons de juger et de sentir d'une époque. A côté des journaux, encore si sommaires, elles représentent la presse, vive et légère, touchant à tout, souvent avec verve et avec esprit. Les gazetiers s'affinèrent, d'ailleurs, et la concurrence qu'ils se faisaient les obligeait à plus d'efforts. Il y eut des périodes où le Pouvoir comprit qu'il avait mieux à faire que de poursuivre les nouvellistes à la main: se servir d'eux était plus habile. Des ministres s'avisèrent d'avoir ce qu'on appellerait aujourd'hui leurs agences, qui leur permettaient de tâter l'opinion. Puis une réaction succéda à une demi-liberté toujours fragile, d'ailleurs, mais, de nouveau, elle fut impuissante à déjouer les ruses des nouvellistes qui, bien que Bicêtre les menaçât trouvaient toujours le moyen d'écrire et de répandre leurs feuilles. M.Funck-Brentano, dont les travaux sont définitifs sur cette matière, a retrouvé les prix d'abonnement à ces gazetins; il y en avait qui s'élevaient jusqu'à six cents livres par an. Le prix moyen était de douze livres par mois. Il n'y avait que les nouvellistes de second ordre, pillant leurs confrères, qui livrassent leurs informations pour trois livres par mois: c'étaient les écumeurs de la profession. Tel gazetier bien coté, comme Gaultier ou comme Felmé, ne comptait pas moins de soixante à soixante-dix abonnés. Ces journalistes d'avant le journal ne laissaient pas que de faire volontiers leur propre éloge et de vanter la sûreté de leurs nouvelles, en assurant «qu'ils n'en forgeaient point». En 1742, Rambaud, chef d'une entreprise de nouvelles, désespérait de les faire copier à la main pour ses deux cent quatre-vingts abonnés, chiffre par lequel, ayant fait des progrès sur ses devanciers, il laissait loin derrière lui ses rivaux, et il imaginait de les faire graver. Le graveur fut arrêté au bout de peu de temps.
Les nouvelles à la main forment l'histoire au jour le jour, une histoire qui n'est pas toujours la vérité absolue, mais elles reflètent les émotions, les curiosités, voire les préjugés d'un temps. Elles sont «ce qu'on dit» à côté de ce qui s'écrit officiellement. Elles gardent la trace de ces conversations où était l'âme de Paris, ou qui faisaient l'objet des réunions des nouvellistes-amateurs, au Jardin du Palais Royal, groupés sous le fameux «arbre de Cracovie». On a publié plusieurs de ces recueils, conservés dans des dépôts français ou étrangers, comme les feuilles de Jean Buvat, concernant l'époque de la Régence (1), abondantes en renseignements sur le système de Law ou sur la conspiration de Cellamare comme les Nouvelles de la cour et de la ville de1734 à1738, comme la première Correspondance secrète.
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