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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
Il est question d'une feuille que l'on veut composer dans cette capitale, à l'instar du London Evening Post, qui paraîtrait tous les jours; elle contiendrait tout ce qui peut intéresser les habitants de cette ville, ainsi que les étrangers, et si le prospectus était rempli, vous n'auriez pas besoin de moi à bien des égards. On ne croit point qu'il soit jamais exécuté, sous le point de vue qu'il présente. Il y a même des gens qui parient que ce journal n'aura point lieu et sera étouffé avant sa naissance. Indépendamment de la difficulté de remplir le projet par des entraves que la police donnera aux rédacteurs, par celles qu'exigeront beaucoup de corps et biens de particuliers de considération, presque tous les autres journaux existants sont intéressés à empêcher l'essor d'un rival qui leur fera tort plus ou moins par son essence, en les gagnant toujours de primauté. Ce qui fait encore plus douter de la réussite du projet, c'est que les entrepreneurs ne sont pas des gens dont les entours ou le mérite personnel soient fort recommandables. Ils paraissent devoir se briser à coup sûr contre les échecs qu'ils éprouveront indispensablement (1).
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[(1) L'Espion anglais, tomeIV, p.365-66.]
Il était difficile de se tromper plus lourdement sur l'avenir du journal quotidien! Celui-ci tâtonnait un peu, tout d'abord. Ses fondateurs, Corenée, La Place, Cadet, frère d'un membre de l'Académie des Sciences, et Dussieux, se heurtaient d'ailleurs à des premières difficultés, et si incolore que paraisse aujourd'hui cette feuille, elle connut tôt les rigueurs de la suspension.
Le Journal de politique et de littérature de Linguet, du bouillant et versatile Linguet, avait été créé en 1777. Le privilège en fut retiré deux ans plus tard à son rédacteur et demeura dans les mains du prudent La Harpe. Linguet, cependant, continuait, dans l'exil, son oeuvre de polémiste dans un autre organe, les Annales politiques et littéraires, transportait, après quelques années, son journal à Paris, était enfermé à la Bastille, où il restait deux ans, reprenait une existence aventureuse qui devait se terminer tragiquement. «Il exige, disait un contemporain en parlant de Linguet, qu'on croie que tout le bon sens réside dans sa tête, toute la justice dans son coeur, toute l'honnêteté dans ses procédés et non seulement il le pense ou semble le penser mais il le dit, il le répète, il l'écrit et le dira, le répétera et l'écrira jusqu'à ce que la parole lui manque ou la plume lui tombe des doigts.»
Avec un Journal des spectacles, et un Journal du commerce, telle était la presse, à la veille de la Révolution. Le libraire Panckouke avait fini par réunir presque toutes ces feuilles.
II
Mais cette évocation à grands traits de la presse à ses origines ne serait pas complète si l'on ne parlait pas des nouvellistes et des «gazetiers à la main». Les premiers journaux, dépendant d'un ou plusieurs censeurs, étaient loin de pouvoir tout dire. Disposant d'ailleurs de peu de place, ils ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité de ceux qui voulaient tout connaître. C'est dans les gazettes à la main que naquit vraiment l'«information», que naquit aussi 1' «écho», bien français de race. Ces gazettes, généralement clandestines, furent tantôt persécutées, tantôt tolérées, bien que leur existence officielle ne fût pas reconnue. Dans leur première période, elles constituaient un recueil de nouvelles à l'usage d'un cercle prive. Un gazetier était un luxe de grande maison, et ne faisait guère plus figure qu'une sorte de domestique. Puis des offices d'informations se constituèrent ayant leurs abonnés, qui recevaient les feuilles manuscrites régulièrement,... à moins qu'il ne fût arrivé quelque malheur au gazetier, qu'il n'eût été envoyé, par exemple, à la Bastille. Les nouvellistes à la main comptèrent leurs martyrs. L'un des premiers d'entre eux, Nicolas Brunel, fut condamné à mort, et une estampe conservée à la Bibliothèque
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