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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

... Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les
arceaux de la place Royale retentissaient d'une tempête de toux. Le roi fit un édit pour obliger les

gentilshommes à laisser croître à l'infini leur chevelure, et il donna lui-même l'exemple en adoptant la

mode adoptée par Clodion. Ce palliatif fit quelque bien; mais le roi et la noblesse ayant conquis un trésor

inépuisable de rhumatismes au siège de LaRochelle, Richelieu conseilla une petite guerre curative au

delà des monts; ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea donc chez lui, et on

revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours du printemps.

... La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun
Rollin, aucun Batteux, aucun Domairon, n'ont envisagé cette question à son point de vue, le plus

important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu'il y a de

beau et de charmant au monde, le soleil, la mer les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en

pensant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de

Saint-Pierre-aux-Boeufs, n'ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation et sur

la foi des auteurs grecs et latins. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique

par M.de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris.

Et le public du grand siècle, ô Pharamond! C'est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le Misanthrope.
Aurait-on pensé cela de Pharamond? C'est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844, public libre et

bien vêtu, marchant sur des trottoirs d'onyx, assis au théâtre sur des coussins de velours, éclairés par un

firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public d'autrefois et refaire pour cette

époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d'imagination, cette ville inhabitable;

figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des

voleurs, et ce malheureux public gagnant à travers mille embuscades et à tâtons le théâtre de Corneille.

Figurez-vous l'étrangeté primitive de la salle, de la scène, les murs suintants, lépreux, enfumés, un lustre

et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif des coulisses, des paravents humides. Voyez arriver

ce public crotté jusqu'à l'échine, trempé de pluie, déchiré par la toux et venant assister aux doléances d'un

misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Il se vengeait en sifflant.

... Ainsi, nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France,
depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. On ne saurait croire

à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé

Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L'Italie eût été province française sous un

Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux à cause des vins; Gènes nous eût approvisionnés

de ses fleurs pour nos festins et nos bals; nous n'aurions pas fait les Croisades, guerres entreprises par des

seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient

levés; l'horizon du midi, au plus tard sous Clovis, l'Encyclopédie resterait ensevelie dans le néant; nos

guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n'auraient pas désolé ce pays; Toulon placé sous

les yeux de la capitale et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de

haut bord; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale de l'Arsenal serait achevé en 1844

aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d'âge d'or, enlevés à la France par l'étourderie de

Pharamond!

( La Presse, 1844)

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ROGER DE BEAUVOIR

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