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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
cette curiosité. Bientôt les amis de Méry le voyaient revenir en proie à une vive émotion, le visage ensanglanté. «Ah! s'écrie Méry, cachez-moi, ou plutôt, aidez-moi à fuir, il vient de m'arriver une aventure épouvantable: j'ai tué un homme!» Les camarades du conteur, assez inquiets, voulurent se renseigner. Ils apprirent bientôt que le drame qui venait de se passer était beaucoup moins terrible. Le paysan, ayant le geste prompt, avait répondu aux quolibets de Méry par une volée de coups de poing administrés d'une main rude: quant à lui, il était parfaitement indemne. C'était Méry qui, tout en se frottant ses membres endoloris, avait ainsi arrangé l'histoire. Cependant, bien des années après cet incident, il lui arrivait de devenir pensif. «Voyez- vous, disait-il, c'est un amer souvenir que d'avoir tué un homme!»
Un soir, à un dîner chez Mmede Girardin, Balzac, qui se plaisait parfois à étonner les gens autrement que par son génie, s'amusa à parler d'un prétendu animal, dont il avait forgé non seulement l'existence, mais le nom. Il feignit d'être surpris que personne ne le connût. Mais Méry était là, et ce fut bientôt Balzac qui fut surpris. Méry, avec une apparente bonhomie, corrobora les indications données par son illustre confrère sur ce fantastique animal. Il entra dans des détails précis d'histoire naturelle, cita Pline, Buffon, Cuvier, et conta des particularités pittoresques sur les moeurs de cette bête singulière, rencontrée par lui dans un de ses voyages. «Ah çà! lui dit à part Balzac, intrigué, il existe donc!» Méry, parti d'une plaisanterie, avait fini par être persuadé de la réalité de sa description.
Critique dramatique de la Mode, il racontait les pièces non comme elles avaient été jouées, mais comme il supposait qu'elles auraient dû être, d'après leur point de départ. Par cette disposition au paradoxe, il était un éblouissant causeur. «Voulez-vous que Méry parle? disait Alexandre Dumas. Apportez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry, Méry partira!» Il y a bien des témoignages de ce brillant don de conversation: «Les soleils de Méry tournent toujours, écrivait Théophile Gautier, et ses bombes lumineuses à pluie d'argent se succèdent sans interruption. Il n'y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincelante, de ce bouquet d'esprit que tire perpétuellement le roi de l'improvisation poétique.» Malheureusement, il reste peu de chose d'un feu d'artifice, et cette réputation d'esprit que lui ont faite ses contemporains risque de rendre un peu trop difficile si on lit aujourd'hui du Méry.
Il revint toujours au journalisme. Outre ses feuilletons de romancier à la Presse où il collabora aussi au roman «steeple-chase» la Croix de Berny, «couru» par Mmede Girardin, Th. Gauthier, Jules Sandeau et lui, il y donna des chroniques dont le succès était des plus vifs.
On sait que Méry était très frileux et portait une barbe hirsute. «Cette barbe, a dit Banville, était non pas un ornement frivole, mais un rempart, un abri de fourrure, une défense contre le froid.»
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LE CLIMAT DE PARIS
Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu'on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres: c'est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d'historien. Ces écrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu'il n'y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l'inventeur de la chorégraphie publique, jusqu'à Napoléon, qui a naturalisé l'opéra-bouffe à Paris. L'histoire serait une chose charmante comme la fable, dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de
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