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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme

boucles de leur chevelure; il y en a qui promènent leur lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y
en a qui intimident l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations, qui brusquent et

déroutent les témoins, morigènent les avocats et indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont

impertinents.

Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein à l'aveugle impétuosité de leurs passions
d'homme ou de parti, s'arment d'un fusil et font le coup de feu; ils découvrent aux yeux du jury toutes les

batteries de l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent lourdement les faits. au lieu de

les nettoyer; ils se perdent dans des divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractères,

d'opinions tout à fait étrangères à la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une coterie, à une personne. Ils

insinuent que ce qui, pour le jury, est encore à l'état de prévention, est déjà complètement passé pour eux

à l'état de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'évidence, l'imminence et le péril. Ils

s'étourdissent de rhétorique: ils suppléent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux moyens que

l'avocat général a omis, et ils croient s'excuser en criant: «Voilà ce que dit l'accusation,» - qui n'en a

pourtant rien dit, et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.

Figurez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé par la parole courageuse et persuasive de
son défenseur, et qui se penché de nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé. Peignez-vous ses

transes et les frissonnements convulsifs de son corps et de son âme. Et le jury! Il a pu se mettre en garde

contre la véhémence de l'accusateur qui remplit son métier et du défenseur qui plaide pour son client,

parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs paroles. Mais comment se défier du président qui

tient dans ses mains la balance impartiale de la justice, du président qui ne doit jamais laisser transpirer

son opinion, jamais laisser paraître l'homme sous la toge du magistrat!

Les jurés n'ont pas une mémoire vaste et exercée qui puisse retenir à la fois les arguments d'une cause
coulés dans des sens contraires et qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cèdent, comme

tous les hommes simples, dans le trouble de leurs émotions et dans la fatigue de l'audience, aux dernières

impressions que leur cerveau reçoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redoublée, quel poids

sur là conscience du jury, quel péril pour l'accusé! On frémit en songeant que, dans la province surtout,

avec un jury campagnard, un jury simple, illettré, effrayable, le résumé artificieux et passionné d'un

président d'assises peut déterminer seul, tout seul, un verdict de mort.

La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé, dont, par une humaine fiction, elle
présume l'innocence. Or, n'est-ce pas le renversement de l'humanité et du droit si, au lieu de faire un

résumé, le président fulmine un réquisitoire? L'accusé aura alors, contre lui, deux adversaires au lieu

d'un.

... Il faut que le garde des sceaux dépêche instructions sur instructions pour réprimer un abus qui éclate
de toutes parts, et dont les ravages auraient dû déjà être arrêtés.

(1843.)

*****

ÉMILE DE GIRARDIN

(1806-1881)

Emile de Girardin, dont il ne reste guère que le nom, après une existence pleine de bruit transforma et

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