|
Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
La périodicité du recueil fut dès lors régulière. Dans cette association, Donneau de Visé était évidemment l'homme d'affaires. Il avait en la divination de la réclame ingénieusement dissimulée, et il ne se faisait pas faute de prodiguer les louanges intéressées. On peut dire qu'il inventa aussi le «canard», qui devait avoir une longue carrière et a encore la vie dure. Au milieu d'articles littéraires ou mondains, Donneau de Visé se plaisait à exciter la curiosité de son lecteur. Telle, entre autres, en 1680, l'Histoire, fort extraordinaire, de
*****
LA COULEUVRE DU DAUPHINÉ
Dans le mois de mai dernier, au village de Dolomieu en Dauphiné, entre Morestel et la Tour du Pin, un fermier, nommé Jacques Tirenet, ayant remarqué plusieurs fois qu'un dragon volant qui paraissait tout en feu (on lui donne aussi le nom de couleuvre) passait, entre dix et onze heures du soir, au-dessus de sa maison, demandait à tout le monde d'où pouvait venir ce feu. Comme il n'était pas le seul qui le remarquait, il entendit dire à quelques-uns que cette couleuvre portait dans sa tête une escarboucle qui jetait cette lumière, et que, n'y ayant point de pierre plus rare, elle n'avait point de prix. Le fermier se mit plusieurs nuits à l'affût. Deux ou trois fois, ayant vu venir la couleuvre, il n'osa tirer. Enfin, il se montra un peu plus hardi et ajusta si bien le monstre qu'il lui perça le gosier. S'il l'eût frappé par un autre endroit, le coup n'eût pas été mortel, à cause de la dureté de l'écaille. Cette bête, ayant perdu beaucoup de sang par cette blessure, mourut deux heures après, mais avec des sifflements épouvantables.
Le paysan, effrayé, demeura longtemps hors de lui-même, tant à cause de la peur que lui causèrent divers élancements qu'elle fit que pour l'odeur empestée qu'elle répandait aux environs. Aussitôt qu'il vit le dragon sans mouvement, il s'en approcha et prit l'escarboucle. Il n'eut pas de peine à la trouver, l'éclat dont elle brillait la montrait assez. C'était une si grande lumière que, le fermier ayant mis l'escarboucle sur la table quand il se coucha, quelques valets qui sortirent dans la cour pendant la nuit crurent voir toute la maison en feu et mirent l'alarme dans le village.
... La pierre est de la grosseur d'un jaune d'oeuf, un peu en ovale et a une croix au milieu. Elle est de plusieurs couleurs qui paraissent par bandes, rouges, blanches, jaunes et couleur de sang. Quant au dragon, il avait environ deux pas de long, la tête d'un chat, avec des oreilles de mulet, des ailes semblables à celles des chauves-souris et une arête sur l'épine du dos, courte, hérissée d'un grand poil. Il était presque écaillé partout, et sa grosseur surpassait celle de la cuisse d'un homme.
Les naturalistes prétendent que si l'on voit si peu d'escarboucles, c'est parce qu'il n'y en a que dans les plus vieilles de ces couleuvres, qui ne verraient pas à se conduire si elles n'avaient un pareil secours, qu'elles la portent entre leurs dents, où elle s'attache au moyen du trou qu'elle a et que, la mettant à terre pour manger et boire, elles la reprennent après qu'elles ont mangé.
*** N'est-ce pas là le prototype des faits divers dans le genre de l'histoire fameuse du serpent de mer, tablant avec quelque audace sur la crédulité du lecteur?
C'est dans le Mercure galant aussi que commença la longue vogue des énigmes, proposées à la sagacité des devineurs. Le Mercure de Donneau de Visé cherchait avant tout à être amusant et relativement actuel. C'est l' «actualité» qui y faisait parfois traiter des questions sérieuses ou soutenir des tournois littéraires.
Le Mercure, qui inspira la comédie de Boursault, était destiné à grandir au XVIIIe siècle, en importance et en autorité (surtout faute de concurrence), en devenant le Mercure de France. Dufresny succéda à
|