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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la
couronne de César. A quoi donc penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais monté

sur un trône d'ivoire. Non, ce n'est point un vil métier que le tien. De grands hommes ont mené leurs

chèvres aux champs du temps de nos pères. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai

à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge

et un pantalon de nankin. Qu'ya-t-il entre nous? la volonté de Mast-André: rien de plus. Reculerons-nous

devant un seul obstacle? Tu as une mère; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par là

jusqu'où vont les difficultés. Qu'on m'oppose une barrière, je monterai sur les toits; une montagne, je

m'élèverai par dessus les nuages. Je te le répète: je suis à toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai

comme ta chèvre jaune, car tu m'as apprivoisée aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes pas là. Voici

mon père qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.

Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance passionnée, Cicio eût merveilleusement
représenté la figure du jeune David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les

clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer

Mast'-André. Quand la chèvre jaune eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une

petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu'à la porte de la rue:

- Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à ce signe ce que tu es dans ma pensée.

Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra dans la maison en courant.

De retour à son village, le petit chevrier employa tous les ambages et précautions imaginables pour
raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n'était pas sortie quatre fois de ses montagnes

pour descendre à Syracuse et n'avait pas une idée nette de ce qu'on fait dans une ville. Les rares pièces de

monnaie qu'elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait

au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper,

puisqu'il était assez fou pour donner son argent en échange d'un peu de lait; tout montagnard, au

contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d'aller en paradis. Quant aux intendants civils,

gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c'étaient des Carthaginois, contre lesquels la

révolte était légitime.

- Mon fils, dit la vieille à Cicio, s'il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à
demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la

montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.

- Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n'allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d'obstacles
à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma femme où

il me plaira.

- Ne crains rien, reprit la mère; je saurai m'y prendre avec l'habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille
t'aime; le plus difficile est fait.

Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d'une armoire, pour cette occasion
solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C'était une façon recherchée de

couvrir la moitié de ses jambes; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu'aux genoux, lui

tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la

vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d'homme; son bras nu et brûlé par le soleil fut

armé d'un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville,

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