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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

diplomatique pour passer devant le factionnaire de la porte d'Ortigia, et prit le chemin de son village;
mais lorsqu'il fut seul avec son troupeau dans le désert de marbre du quartier de Neapolis, il leva ses bras

en l'air et poussa des cris déchirants.

- Misérable que je suis! dit-il. Qu'avais-je besoin de suivre ce damné notaire et de voir cette fille plus
belle que la façade d'un temple? ô saint François, saint Thimoléon! secourez-moi. Éteignez le feu qui me

brûle. Adieu la paix de mon âme! ma gaîté, mon repos, ma vie paisible! ô ruines de la mourante

Syracuse, contemplez mon désespoir. L'amour, comme un impitoyable Sarrasin, s'est glissé dans mon

coeur, et porte la flamme et le fer dans tous les coins. Affreux ravage, accident lamentable! Qu'on me

jette sur la tête un de ces blocs de pierre. O Cicio, pauvre Cicio! te voilà dans l'enfer! Enlèveras-tu ta

maîtresse pour la conduire dans ta cabane, et la faire coucher avec son linge fin sur une botte de paille?

Quel curé voudra jamais bénir un époux en guenilles? Verras-tu celle que tu adores se marier avec un

autre? Meurs plutôt mille fois avant que ce jour sanglant se lève! Qu'un tremblement de terre

t'engloutisse en même temps que le notaire, sa fille, et Syracuse entière!

Deux laveuses qui passaient le long du grand aqueduc entendirent les cris et les imprécations du pauvre
Cicio.

- C'est un amoureux, dit l'une d'elles, et sa demi-folie le travaille. N'approchons pas; son mal est
contagieux.

Les deux laveuses dirigèrent du côté de Cicio l'index et le petit doigt de la main gauche, afin de chasser
la mauvaise influence.

- Que la peste d'amour lui soit douce! dirent-elles ensuite; c'est un joli garçon.

Cicio, qui entendit des voix, reprit aussitôt sa contenance diplomatique et, renfonçant la douleur dans les
replis cachés de son coeur, il se rendit au village de Floridia.

Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas de revenir à sept heures du matin chez
le notaire, et jamais on n'eût deviné qu'il fût capable d'adresser des discours pathétiques aux objets

inanimés, tant il paraissait maître de lui-même. Gheta déploya son savoir et ses grâces, en sautant dans un

cerceau, en désignant la plus belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante la plus

paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de Mast'-André. Elle marqua même l'heure qui

sonnait à la pendule, en frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu se faire passer pour

un sorcier. Quand le répertoire des tours et gentillesses était épuisé, on y revenait avec un plaisir toujours

nouveau, et à la fin de chaque séance la belle Angélica donnait une récompense au petit chevrier, en le

priant de ramener le lendemain la chèvre merveilleuse.

Un jour que Cicio arriva chez Mast'-André plus tôt qu'à l'ordinaire, il trouva la jeune fille assise sous le
vieux myrthe. Sans doute ce tête-à-tête n'était pas l'effet du hasard seul, et les dialogues muets avaient

préparé l'occasion, car Cicio ne parut pas étonné de cette rencontre. Il courut tout droit à sa maîtresse, et

lui dit avec un accent plein d'énergie:

- Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos yeux.

- Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti: je suis à toi.

- Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier?

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