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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa longue maladie, eut tant de peine à remettre en
ordre ses souvenirs et ses idées, que son amour pour Cicio se trouva égaré. Un jeune avocat de Noto, qui

plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et s'enflamma pour la fille de

Mast'-André. On n'eut garde de refuser à ce jeune homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et

de l'esprit de conduite. La romanesque jeune fille se maria par raison et par obéissance. Elle s'occupa de

son ménage et vécut bien avec son mari. On m'a dit à Syracuse qu'elle avait eu des moments de tristesse

qui rappelaient le temps ou elle était mezzi mutla; cependant, j'ai su depuis que le ciel avait béni

son union avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de mélancolie devinrent

plus rares, et à présent on peut considérer la belle Angélica comme une heureuse mère. Mast'-André se

félicite de ce beau résultat, et continue à jouer à la Bazzica, avec son voisin l'ordinateur.

Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgré les hautes protections dont il se
croyait assuré, le seigneur Zefirino fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas à

propos de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir déplu à la maîtresse d'un sous-intendant

napolitain[3].

[Note 3: Au sujet de la taillade, le consul-général de France adressa une plainte à l'intendance de
Palerme. Il n'obtint d'autre satisfaction que cette réponse: «Que voulez-vous? c'est une affaire de

femme.» (Historique.)]

Don Polyphème et ses amis dégoûtèrent par leurs exploits les étrangers de parcourir l'intérieur de la
Sicile, et ne trouvèrent plus d'Anglais à dévaliser. Ils s'ennuyèrent d'une vie de brigandage qui n'offrait

plus de bénéfices, et se convertirent par désoeuvrement. Les dangers de la pêche du corail, en Barbarie,

leur fournirent assez d'émotions pour occuper leur esprit, et ils s'embarquèrent sur des speronares.

Quant à la pauvre Gheta, semblable à l'âne de la fable, elle paya pour les fautes d'autrui. On l'accusa de
toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se défendre. On la mena solennellement au bûcher, tambours

battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d'Arc; mais son âme irritée ne pardonna pas aux

hommes leur lâche injustice. Le fantôme de la chèvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient

encore à cette heure épouvanter les passants dans les montagnes de Saint-Philippe-d'Argyre, en dansant

des saltarelles infernales sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la

connaissance en avril 1843, m'a assuré que la rencontre de la chèvre jaune lui avait plus d'une fois porté

malheur. Ce muletier me procura l'honneur d'être présenté à un brigand retiré du monde, et c'est de ces

deux personnes dignes de foi que je tiens le récit qu'on vient de lire.

FIN.

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