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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

maison. La plupart des pensionnaires se querellaient entre elles ou avec les personnes chargées de la
surveillance. On entendait un concert de cris, de chansons, de rires et d'injures. Le docteur commença par

rétablir la discipline, et après avoir prié ses hôtes de l'attendre, il entra dans la cellule où demeurait

Cangia. Au bout d'un quart d'heure, il revint avec une mine consternée.

- Tout va mal, dit-il; la jeune fille n'a pas la moindre lucidité. Sa cervelle est dans un tel état de confusion
que pas un souvenir n'y peut reprendre sa place. Approchez-vous et voyez si vous réussirez mieux que

moi.

Cicio s'avança doucement jusque sur le seuil de la cellule, et détourna la tête avec effroi, tant le visage de
sa maîtresse était méconnaissable. Une pâleur maladive avait remplacé le velouté charmant de la

jeunesse et de la santé. Ce n'était plus ces belles joues fraîches, ce regard angélique, ce sourire agaçant,

qui avaient enflammé le petit chevrier sous le myrte centenaire de Syracuse. Cicio n'avait plus devant les

yeux qu'une pauvre fille sans beauté, sans physionomie, dont le regard morne et les traits décomposés

annonçaient les ravages de la folie. Cangia s'occupait à mettre en ordre le mobilier de sa cellule, et ne

faisait aucune attention aux visiteurs.

- Sa manie, dit tout bas le médecin, paraît être depuis quelques jours le goût de la symétrie.

- Mon cher patron, demanda la jeune fille, ne trouvez-vous pas que les meubles de cette chambre sont
rangés comme il faut?

- Oui, mon enfant, répondit le docteur.

- Eh bien, pourquoi donc a-t-en décidé que je n'étais plus bonne à marier? N'est-ce pas pour me nuire
dans l'esprit du roi, dont le fils est mon fiancé? Je saurai confondre les imposteurs.

- Ils sont déjà confondus. Ne vous fâchez pas et regardez un peu ces trois personnes que j'ai amenées ici.
Reconnaissez-vous Mast'-André, votre père?

- Mast'-André, répondit Cangia, s'est noyé dans le Porto grande, à Syracuse. On ne m'en fait point
accroire. Cet homme-ci est un cuisinier que l'on m'envoie.

- Et ce garçon-là, ne voyez-vous pas que c'est Cicio, votre amant?

- Je sais à qui je parle: c'est le facchino qui doit porter mes bagages. Mais voici un homme
d'église: ne serait-ce pas le confesseur du roi?

- Lui-même, répondit le capucin.

- Ah! mon père, s'écria Cangia en se jetant à genoux, vous venez à propos pour m'arracher à mes
bourreaux. On m'a battue, injuriée, enfermée comme une voleuse. Si cela dure, je n'ai pas longtemps à

vivre. Emmenez-moi, au nom du ciel! Ne me laissez pas dans cette prison.

- Vous n'êtes pas en prison, ma fille, répondit le capucin. Je ne puis vous emmener.

- Mon père, je n'ai plus de forces; je suis perdue si vous m'abandonnez. Retournez à Naples. Dites au roi
que je le supplie de me secourir. Dites surtout à l'héritier du trône, au prince qui a demandé ma main, que

je l'adore, que je suis à lui pour la vie, que ma tendresse est immense comme le monde, mais qu'elle sera

bientôt ensevelie avec moi. Huit jours encore; c'est le délai que je puis supporter. Passé cela, je dormirai

dans la terre, et la pluie, en ruisselant sur mon corps, éteindra le feu qui dévore mon pauvre coeur.

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