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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
brisez le coeur sans pitié.
- Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.
- Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma douleur s'enveloppât de votre froc de capucin.
- Ne t'exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L'esprit humain est borné. C'est beaucoup pour moi que de me donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t'offrir une pensée consolante: les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l'orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à Mast'-André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l'accorder. Qui sait s'il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours? Tu es jeune, et quand le coeur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse: relève-toi; sois homme. Seconde-moi, et marchons!
Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné qu'on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et d'émotion, ressemblait assez à l'aumônier des prisons, chargé d'assister le patient. Au moment d'ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut Mast'-André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus étrange contraste avec l'indélébile expression de la sottise et de la vanité.
- Ne vous pressez pas tant, lui cria le médecin avec brusquerie; vous ne verrez point votre fille aujourd'hui.
- Je veux savoir ce qu'on fait de mon enfant, dit le notaire.
- Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas à Syracuse. Je commande seul ici. Votre présence pourrait nuire à mes opérations. Le père a mal usé de son autorité; qu'il reste à la porte. Quand votre fille sera guérie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos mauvais traitements.
- Hélas! dit Mast'-André, en cherchant au bord de sa paupière une larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin?
- Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles inutiles. Vous engagez-vous à donner votre fille à Cicio!
- De tout mon coeur, répondit Mast-André. Le médecin tira de sa poche un crayon et du papier.
- Il nous faut une promesse par écrit, dit-il, et je la signerai comme témoin, ainsi que le père Christophe.
Mast'-André prit le crayon, et il écrivit sous la dictée du médecin une promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signèrent, et Cicio mit le papier dans sa poche.
- A présent, reprit le médecin, suivez-moi tous trois, et obéissez fidèlement à mes ordres.
CONCLUSION.
Les femmes de la Sicile ne se piquent pas de dissimulation comme les hommes; elles ne sont pas moins passionnées qu'eux; mais au lieu d'enfermer en elles-mêmes ce qu'elles sentent, elles le témoignent au contraire avec une expansion et une vivacité extrêmes; c'est pourquoi Cicio et ses compagnons ne retrouvèrent pas dans le quartier des femmes le silence édifiant qui régnait dans l'autre partie de la
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