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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Vous allez voir, reprit le médecin, l'empereur du Mogol en négligé. La contradiction et les mauvais
traitements avaient augmenté son mal. Quand on me l'a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa

qualité d'empereur; je me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa

confiance. L'instant approche où je lui dirai nettement qu'il n'a point de royaume et qu'il doit en croire

son visir et son ami.

On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux étrangers; la porte de la cellule
s'ouvrit, et Cicio aperçut un petit vieillard assis sur une natte de jonc.

- Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale, deux voyageurs européens, qui
passent dans ces contrées, ont désiré vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs

compatriotes qu'ils ont joui du bonheur d'approcher de votre personne.

- Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette amèrement de ne pouvoir leur
montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui

vient de renverser ma cruche d'eau sur ce tapis de velours cramoisi.

- On lui donnera cent coups de bâton, reprit le médecin: mais une chose m'étonne dans le discours de
Votre Majesté. Si elle est assise sur un tapis de velours, comment peut-elle se servir d'une simple cruche,

au lieu d'un vase d'or?

- Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche: ne le vois-tu pas comme moi?

- Sans doute. C'est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce tapis n'est qu'une natte de jonc.

- Tu pourrais avoir raison. Je n'y prenais pas garde. Peut-être est ce du jonc et non du velours cramoisi.

- Que Votre Majesté ne s'en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystère demain, en lui faisant, sous le
plus grand secret, une importante révélation.

- Il y a du mieux, ajouta le docteur à voix basse. Demain, je tenterai de lui ôter sa couronne, et j'espère
qu'il prendra doucement la chose. En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux: c'est un

jeune patriote qui a donné beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les émeutes de 1837. Il a

commandé un détachement d'insurgés; on l'a pris les armes à la main, et jeté dans une prison si dure et si

cruelle qu'il y est devenu fou. Sa folie l'a du moins sauvé de la peine de mort; mais, par un effet singulier

de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tête sur l'échafaud. Un délire qu'il eut dans son cachot

lui représenta la scène de son exécution capitale avec tant de vivacité que l'image en est devenue pour lui

une chose réelle. Après avoir essayé par cent moyens divers de lui ôter ce souvenir terrible, j'ai enfin

imaginé, ces jours passés, un traitement tout-à-fait matériel qui me paraît excellent. Mon homme est sur

le point de retrouver cette tête que la hache a tranchée, il y a cinq ans.

On ouvrit la cellule où demeurait le fou décapité. Cicio et le père Christophe virent avec étonnement que
cet homme portait un casque en plomb, solidement attaché sous le menton par un cadenas fermé. Cette

coiffure avait un poids si considérable que le pauvre jeune homme cherchait à soutenir sa tête en

l'appuyant contre les murs.

- Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin?

- Très-mal, répondit le fou. Je souffre beaucoup.

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