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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Je vous l'abandonne sans regrets, répondit Cicio.

- Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous vendre ni déposer en justice contre
nous.

- Par l'âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir; et quand même on rétablirait pour
moi seul l'ancienne torture, je laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce

que j'ai vu et entendu dans votre compagnie[2].

[Note 2: La torture fut abolie en Sicile par le marquis de Caraccioli, en 1780, et pour cette raison il est
considéré comme un saint.]

- Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu'un doute de ta parole, il aura affaire à moi. Tu peux aller où tu
voudras.

Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant excité son courage, il ne s'effraya pas à
l'idée d'être sans asile et sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein air n'était

pas une nouveauté pour lui. Après l'heure de la rosée, il n'y a point d'alcove où l'on soit mieux que sous le

ciel de Palerme. Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus sur des dalles, et

qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin isolé pour s'y établir avec sa chèvre. Un banc de

bois s'offrit à lui devant la porte du couvent delle Stimmate. Il s'y étendit sur le côté en faisant un

oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux après avoir récité sa prière.

Mais les émotions de la journée avaient échauffé ses esprits; le sommeil s'approchait, amené par la

fatigue, et s'enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l'image horrible de l'étranger nageant dans son sang.

- Dieu puissant, s'écria Cicio, c'est dans ma conscience que le temperino a porté le coup funeste.
La malédiction de la bonne femme pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et

l'air que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le courroux du ciel! Ma chère

Angélica n'épouserait pas un garçon dévoré de remords. Amour, conseille-moi!

- J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se lamente ainsi dans l'obscurité?

Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent des Stimmate.

- C'est moi, Cicio le chevrier, répondit-il; ô mon père, ayez pitié d'un compatriote, et dites une prière en
faveur d'un pécheur au désespoir.

- Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit pour un garçon si jeune encore.
Calme-toi. J'ai ouï parler de tes malheurs, et j'y veux porter remède. Au lieu de courir le pays et d'aller

parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère Sceragusa et venir demander un asile et des

consolations au couvent des capucins. Mais au diable le passé! songeons au présent. Tu es un pécheur au

désespoir, dis-tu? Eh! mon garçon, je le crois bien; il n'y a rien comme la belle étoile et la faim pour

rendre lourds les péchés. Que ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'étendent dans

un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi hors des

murs
. Quittons cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes.

Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant le récit fidèle de ses aventures
depuis la rencontre du notaire Mast'-André dans les eaux de l'Anapo, jusqu'à la taillade inclusivement.

- Saint-Christophe, s'écria le moine, ayez pitié de nous! Une taillade au visage, deux Anglais dévalisés!

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