bibliotheq.net - littérature française
 

Paul de Musset - La Chèvre Jaune

coupable. Holà! honnêtes passants, arrêtez ce petit scélérat, c'est lui qui vient de blesser ce pauvre
seigneur que vous voyez mourant.

Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme; mais ils s'éloignèrent bien vite en murmurant
tout bas les mots d'accidente et de tagliada.

- Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t'en donc et sois maudit; que le remords empoisonne ton
sommeil, ton pain et l'air que tu respires.

- Il n'est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit Cicio.

Et le petit chevrier partit en courant.

Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s'en convaincre. C'était un vrai montagnard
sans éducation, obtus sans des préjugés, violent dans ses passions, et facile à égarer au moyen de

sophismes. Avec l'idée fixe de venger sa mère, il aurait vu égorger sans s'émouvoir cent mille soldats

napolitains, et généralement tous les individus qu'il appelait Athéniens ou Carthaginois, sans savoir au

juste ce qu'il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le coeur honnête. La scène de la taillade

l'avait remué profondément. Les paroles de la bonne femme achevèrent de porter le trouble dans son

esprit; et comme il passait aisément d'un extrême à l'autre, l'image du blessé inondé de sang le pénétra de

terreur et de pitié. Les clameurs de la ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si ses

crimes eussent ameuté le monde entier coutre lui; et il fuyait au hasard, à perdre haleine, épouvanté par le

bruit de ses pas et le galop de l'innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu'au cabaret del Falcone ;

mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le calme, ne fit qu'augmenter son

dégoût et ses remords.

- Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds; je craignais que la police ne t'eût confisqué,
ce qui m'aurait obligé à des démarches fâcheuses.

- Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio; je viens vous déclarer que je me sépare de
la bande.

- Un moment! reprit don Zefirino; il est écrit dans nos statuts qu'une fois engagé dans notre société, on
n'en sort plus sans le consentement du chef, et je n'accorde mon consentement que pour trois motifs, le

mariage, la retraite au couvent, ou l'embarquement sur un navire. Marie-toi, fais-toi moine ou matelot,

sinon tu resteras parmi nous.

- Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio; je n'ai prononcé aucun serment. Je suis libre et je
vous quitte.

- Mon mignon, dit l'homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par le stylet.

- Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa carabine et se retira dans un angle de la
salle, l'arme haute, le pied gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphême éclata de rire:

- Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino? Regardez cet air sombre et
résolu. Ne vous fiez pas à sa jeunesse et à son ingénuité: il vous tuerait comme un lièvre au gîte. Abaisse

ton arme, Cicio, et ne l'emporte pas. Je ne souffrirai point qu'on te moleste. Tu veux être libre, tu le seras.

Je t'avertis seulement que tu perdras ta part de butin déposée entre les mains des paysans de Léonforte.

< page précédente | 51 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.