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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

brigands ne tardèrent pas à paraître. Ils arrivaient l'un après l'autre par des rues différentes, et feignaient
de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à

notre héros de commencer la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la

saltarelle; mais il n'avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration était brève et son coeur tout gonflé.

Quant à l'innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait

de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.

A dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s'arrêtaient à regarder la
chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède.

Cicio se troublait davantage à mesure que l'instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les

gros traits de don Polyphême bouleversés par l'inquiétude. Le petit chevrier commençait à comprendre

qu'il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant il n'y avait plus à reculer. Bientôt arriva le

bandit appelé Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu'on reconnaissait à son air pour un

Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le temperino. Tout à coup l'un des

brigands heurta violemment l'étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don

Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme; il entendit un cri perçant et une

imprécation prononcée dans une langue qu'il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des

spectateurs s'évanouit, et Cicio se trouva seul en face d'un homme couvert de sang.

CHAPITRE XIII.

En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d'abord l'idée de prendre le large, comme
les autres bandits. L'instinct de la conservation était l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de

dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur ses jambes, il courut à lui pour l'aider à se

soutenir. La blessure paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annoncé: elle traversait la joue dans

toute sa longueur. La lame du fatal temperino avait pénétré jusqu'à l'intérieur de la bouche; en

sorte que le sang coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux jeune homme.

Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et

apporta du linge et de l'eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une compresse sur la

plaie. Pendant cette opération, le blessé s'était évanoui.

- Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé! s'écria la bonne femme. O hommes, soyez
maudits, avec votre jalousie et vos vengeances! Défigurer ainsi un étranger! la belle hospitalité, la belle

courtoisie qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un jeune homme à sa famille

avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mère? Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misérable,

avec ta chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots de sang, afin qu'ils

retombent sur ta tête; regarde cette figure pâle, et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta

mémoire ce spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix ans.

Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fierté:

- Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez.

- Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es innocent, pose ta main sur cette croix d'or
que je porte à mon cou, et jure par le divin fils de la madone que tu n'étais pas du complot.

- Je jure que je vois aujourd'hui cet étranger pour la première fois de ma vie, répondit Cicio.

- -Ce n'est pas cela qu'on te demande. Il faut jurer que tu n'étais pas du complot. Tu ne l'oses pas, tu es

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