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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
- Je vais vous en fournir l'occasion. Pour administrer la taillade en question, j'ai besoin d'un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L'étranger ne manquera pas de s'arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer notre mot d'ordre: Ave Maria.
- Tu as entendu, Cicio? dit Polyphême; tout à l'heure tu vas entrer en fonctions.
L'édifiante conversation que notre héros venait d'écouter était de l'hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu'on allait employer ses services et les talents de l'innocente Gheta dans un attentat contre la personne d'un étranger; mais il ne devina pas toute la gravité de l'expédition. Le mot de vengeance, qu'il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l'âme irritée demandait du sang; ceux de guet-apens et de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices; mais lorsqu'il vit don Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea qu'apparemment l'homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l'opinion de son capitaine, et déclara qu'il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d'un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l'avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l'heure à sa montre d'argent:
- Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que chacun de vous soit à la porte Felice dans un quart d'heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa chèvre. Le Bicco (louche) ira monter la garde à la Flora, pour y épier l'étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup, éparpillez-vous comme des mouches... Où donc est mon temperino? Sang de la madone! je n'ai pas mon temperino!
Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.
- Le voici, reprit-il, je l'ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême, que cet ustensile n'a rien de terrible. C'est une pièce fine à mettre sur la toilette d'une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d'une taillade lestement servie.
Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l'entraîna hors du cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du Borgo.
De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de délices, où les oeillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l'amour en possession de toutes les cervelles.
La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro charmant que la Sicile est fière d'avoir produit.
Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s'installer avec sa chèvre savante près la porte Felice. Les
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