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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n'ayant point d'amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.
- Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.
- Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L'ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. A moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu'à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple:
«Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l'an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l'amour, jouissait d'un bonheur sans mélange; mais il n'est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu'elle n'a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s'est retiré à Naples, en déclarant qu'il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d'une manière ou d'une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l'époux offensé, afin de l'obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m'ont dit en pleurant: «Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes: vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c'est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n'est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. «Qu'auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande?
- Par Bacchus! s'écria don Polyphême, j'aurais répondu: Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m'a point offensé; mais je vois bien que j'aurais fait une faute en répondant ainsi.
- Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino; moi qui sais mon monde, j'ai répondu au contraire qu'on pouvait écrire à l'époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu'avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.
- Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s'inclinant, et je commence à goûter votre système. C'est de la fleur de politique. Je n'ai plus d'objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l'intérêt général.
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