bibliotheq.net - littérature française
 

Paul de Musset - La Chèvre Jaune

Cicio, en examinant cet homme si riche, conçut une haute opinion des voleurs de la ville. Il partageait ses
regards d'admiration entre les breloques de similor et les sous-pieds du personnage. Polyphême ne lui

paraissait plus qu'un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout ébloui, dans un coin de la salle, et

prêta aux discours de don Zefirino une oreille aussi attentive que si ce filou eût été le sage Nestor ou le

divin Minos.

FIN DU TOME PREMIER.

TOME DEUXIEME

CHAPITRE XII.

Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du
voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l'index de sa main droite couverte de

bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique:

- Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l'honneur de m'écouter: Dans toute entreprise, une juste balance
doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui

revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de yous admettre au partage égal avec les cavaliers que je

commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais,

je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m'offrez, par

conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs

certains. Vos captures sont importantes, j'en conviens; mais elles sont rares. Vous n'avez pas tous les

jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu'une opération

avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place

lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans

les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu

constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de

fonds sur des services à venir; car vous êtes aujourd'hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à

exercer
avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les
grandes routes, lorsqu'il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos

seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous

sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l'intérêt général, à

cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d'un air d'impatience:

- Ce n'est pas, répondit-il, la science ni l'habileté qui nous manquent; mais bien la volonté de couper des
jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non

pour de l'argent. Si les gens de la ville n'ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs

femmes, tant pis pour eux; je ne veux point me charger de cette besogne-là.

- Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l'utilité de cette industrie. Ce n'est pas tant l'argent que la
considération et les bons procédés qu'on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d'un

immense profit; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq

piastres fortes. Aujourd'hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de

six ducats; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai

un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c'est ainsi que nous trouvons de l'indulgence

dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s'ouvrir, et la potence vouée au

< page précédente | 47 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.