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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
quitta son village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait à un notaire riche comme Crésus. A peine la fille de ce notaire eut-elle aperçu le chevrier par la fenêtre de sa chambre, qu'elle en tomba éperduement amoureuse. La charmante Angélica, c'était son nom, plus belle que Vénus et plus modeste que Vesta, n'hésita point à déclarer sa passion à l'heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans le palais de son père, et l'accabla de présents, de caresses et de friandises, préparant de ses mains divines les pâtes au fromage, la ricotta et la citrouille grillée, dont elle régalait son bien-aimé. Il aurait pu vivre ainsi dans la joie et l'abondance, le fortuné chevrier; mais la chèvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l'ingrat résolut d'abandonner sa maîtresse, et il la laissa en effet demi folle d'amour et de douleur. Pour comble d'horreur le monstre eut la bassesse de dérober à cette aimable fille l'épingle d'argent qu'elle portait dans ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d'émeraudes, ses bagues et ses pendants d'oreille.»
A ces paroles du cantastorie, un murmure d'indignation s'éleva dans l'auditoire.
«Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c'est ainsi que le chevrier, mal conseillé par le diable, répondit aux témoignages de tendresse d'une fille adorable. Cependant, le père de la belle Angélica se plaignit à la justice. Un ordre d'arrêter le voleur fut lancé contre lui; les gendarmes s'emparèrent de sa personne. On lui lia les mains avec des cordes, et une compagnie de cent hommes armés jusqu'aux dents le conduisit avec sa chèvre maudite à l'intendance de Noto. Le capitaine napolitain, qui sentait l'importance de cette capture, surveillait le prisonnier et le suivait pas à pas, tenant à la main son pistolet, afin de tuer le coupable sur la place s'il tentait de s'enfuir. Mais le diable veillait sur son protégé. Tout-à-coup les cordes se rompent. Le chevrier saute sur le dos de sa chèvre, s'envole avec elle bien au-dessus des nuages, et disparaît comme une ombre.
» A quelques jours de là, des voyageurs anglais, en passant dans les montagnes de Léonforte, furent attaqués par des brigands, qui s'emparèrent des bagages et laissèrent les pauvres voyageurs tout nus au milieu d'une forêt. Les troupes royales se mirent à la poursuite des voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia; les soldats de Naples furent mis en déroute; et, pendant le carnage, on vit la chèvre jaune, coiffée d'un casque d'or, danser sur la pointe d'un rocher en animant les brigands au combat.
- Par ma foi! interrompit un pêcheur, c'est une brave chèvre; et, si elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution.
«Mais, hélas! reprit l'orateur, la chèvre jaune et son damné conducteur ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica, tout-à-fait folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De ses beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l'Anapo. N'écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir après son infidèle amant. O lamentable histoire! ô fatal exemple des maléfices du démon! La fille d'un riche notaire s'enfonça toute seule dans les montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines déchiraient ses pieds délicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et sans doute elle allait périr dans le désert, si son bon ange ne l'eût amenée sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au même endroit le chevrier avec sa bande féroce. L'infidèle amant, touché de compassion, prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques gouttes d'eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son ami: «Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonné deux personnes au lieu d'une, homme barbare, je suis mère!...
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