bibliotheq.net - littérature française
 

Paul de Musset - La Chèvre Jaune

Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entrée dans la rue de Tolède par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit
de grands yeux en voyant ce monument étrange et ces figures colossales qui représentent les chefs

barbaresques vaincus par le puissant empereur. L'architecture arabe de la cathédrale inspira au petit

chevrier un étonnement profond; mais lorsqu'il se trouva dans le centre de Tolède, au milieu de la

fourmilières des passants, devant ces cafés splendides, ces boutiques illuminées, ces palais ornés de

larges auvents dont la brise agitait les festons, notre héros se crut plongé dans un rêve délicieux. La

variété des costumes donnait à la ville un air de fête, car Cicio ne connaissait d'autres modes que les

haillons syracusains et les dominos noirs de Catane. Il eût pris volontiers toutes les femmes pour des

princesses et les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L'éclat des lumières et le roulement des

carrosses l'étourdissaient si bien qu'il oublia les sages avis de don Polyphême: il parcourut le beau

quartier des quatre Cantoni, en conduisant sa chèvre par la crinière.

Le hasard et la curiosité lui servant de guides, Cicio arriva, sans savoir comment, au bord de la mer. Les
pêcheurs et les matelots assemblés sur le môle écoutaient les conteurs d'histoires pour se reposer des

travaux de la journée. Le peuple de Palerme, plus romanesque et moins poète que celui de Naples,

préfère les contes merveilleux et les récits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse

jamais d'entendre le seizième chant de la Jérusalem du Tasse. Les amours et la délivrance de

Renaud ont l'avantage de l'émouvoir depuis trois siècles; de là vient que ses orateurs de places publiques

ont reçu le nom de Rinaldi. Le Palermitain demande plus de variété; il tient moins à la perfection

de la forme qu'à l'intérêt du sujet, et, pour cette raison, les orateurs de Palerme s'appellent

contastorie
. Cicio s'approcha d'un parleur, dont l'auditoire nombreux attestait le talent et la vogue. Un
vaste cercle de pêcheurs assis à terre écoutait la nouveauté du jour. Le conteur, monté sur une pierre, la

face tournée du côté de la lune, déclamait à haute voix en faisant une quantité de gestes et force

réflexions superflues. «Mes gentilshommes, disait l'orateur, lorsqu'on vous raconte un fait surnaturel où

figurent les magiciens et les fées, on ne manque jamais de vous dire que l'aventure remonte aux temps les

plus reculés; celle-ci n'est point une histoire des siècles passés: elle n'a pas plus de huit jours, et les

personnages en sont vivants. Un témoin qui arrive du lieu même de la scène vient de m'en fournir les

détails, et il se peut que bientôt de nouveaux événements m'obligent à faire une suite à ce récit terrible et

véritable.

» Comme je vous le disais donc, le diable se présenta devant le jeune chevrier de Syracuse sous la forme
d'une chèvre jaune, et il lui tint à peu près ce discours: «Si tu veux signer ce papier avec ton sang,

considère les grands bénéfices dont tu jouiras jusqu'à ta mort: aucune arme meurtrière, depuis le

mousquet jusqu'au couteau, ne pourra entamer tes chairs. En un mot, tu seras invulnérable; mais comme

la vie n'est rien sans la liberté, il n'y aura ni cordes qui puissent lier tes mains, ni murailles de prison qui

te puissent enfermer. Je t'accompagnerai partout, et, si tu viens à tomber dans quelque embûche, je

t'emporterai sur mon dos et te mènerai où tu voudras, en voyageant dans les airs; tu ne manqueras jamais

d'argent, car tu auras en moi une compagne savante et bien avisée qui prédira l'avenir, guérira les

malades et fera pleuvoir plus d'écus dans ton escarcelle que tu n'en pourras porter. Que désires-tu encore?

Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te promets que pas une jolie fille ne te verra d'un air

d'indifférence; tu donneras en tous lieux un démenti formel à notre proverbe sicilien: une belle femme se

reconnaît à son orgueil. La plus fière et la plus humble se prendront comme de pauvres poissons dans tes

filets.

» Si bien donc, poursuivit le contastorie, que le jeune chevrier, ébloui par des offres si
séduisantes, se laissa piquer une veine du bras et signa de son sang le traité infernal. Le lendemain, il

< page précédente | 44 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.