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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
- Et ma chèvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle?
- Nous la mettrons dans l'étable, où elle sera en pays de connaissance. Dans une heure, la cloche t'appellera au réfectoire. Donne-moi cette carabine: c'est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la rendrai à ta sortie.
Le père supérieur prit la carabine, emmena la chèvre, et laissa Cicio dans la cellule. Lorsqu'il fut seul, le petit chevrier jeta autour de lui des regards d'étonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste chambre de moine respiraient la piété, le recueillement et la solitude. Un jardin, à peine large de dix pas et de plein pied avec la cellule, envoyait un parfum délicieux de roses et de fleurs d'oranger. Chaque cénobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il finissait par connaître et aimer jusqu'au plus simple brin d'herbe. Une bêche et un râteau posés dans un coin engageaient le novice à jouir de la récréation du jardinage. Le lit un peu étroit promettait à une conscience agitée de rappeler bientôt le sommeil avec les secours de la méditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le crucifix attaché à la muraille, et le sentiment de la dévotion s'élevant dans son âme à la hauteur de son amour, de ses regrets et de son désespoir, de grosses larmes coulèrent sur ses joues rondes, et il murmura une prière où le nom de sa maîtresse, celui de sa mère, les mots de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble. Lorsqu'il se fut habillé du vêtement claustral, un saisissement profond s'empara de lui. L'étrangeté du costume, les longs plis de la robe donnaient à ses attitudes une solennité qu'il ne connaissait pas et dont la surprise n'était pas sans charme. Une organisation italienne eût peut-être cédé à l'envie de se fixer dans ce couvent; mais Cicio était Sicilien, et à l'idée de reculer devant l'avenir effrayant que lui avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis, les larmes s'arrêtèrent au bord de ses paupières. Il étendit la main vers le crucifix en s'écriant:
- Ma mère dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma maîtresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur; je ne puis pas être à vous aujourd'hui.
CHAPITRE XI.
Palerme jouit du privilège de ces beautés parfaites qui peuvent se montrer à toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables. Le voyageur qui l'aperçoit au loin du pont d'un navire ou des collines d'Ogliastro, s'écrie, comme le prince Calaf au moment où Turandot soulève son voile: «O Bellezza! ô splendor!» On la citerait parmi les merveilles du monde si elle n'était effacée par une rivale plus magnifique et plus illustre, Constantinople.
Notre ami Cicio avait échappé, sous son déguisement de moine, aux perquisitions de la police. Le bon supérieur des ***, qui l'avait pris en amitié, s'était efforcé de le consoler de ses peines. Après la retraite des troupes royales, deux frères servants, guidés par Cicio, vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des broussailles où il était caché. On enterra la vieille montagnarde dans le cimetière du couvent, et une messe fut célébrée dans la chapelle pour le repos de son âme. Cependant l'ennui et le besoin d'affronter son destin avaient bientôt rendu la vie monacale insupportable au petit chevrier; il avait redemandé sa carabine et sa chèvre, et s'était mis en route avec la bénédiction du père supérieur. Après quatre jours de marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de Piana dei greci, la blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie. C'était le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se dessinaient en noir sur le couchant embrasé. Les églises de la ville saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est voluptueux à Palerme, même le son des cloches.
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