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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
Syracuse ravagée.
Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant de croire à l'horreur de sa situation, lorsque don Polyphême accourut tout hors d'haleine:
- N'en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu'une balle étrangère l'a frappée. Il ne faut pas qu'elle tombe dans les mains des infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.
Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules et descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de cactus qui se trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette sûre où il déposa le cadavre, en l'introduisant par force au milieu des épines. Quelques feuilles sèches, ramassées à la hâte, complétèrent cette tombe improvisée. Don Polyphême déposa sur la poitrine de la morte deux petits bâtons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara; puis il ajouta à voix basse:
- Elle ne répond point: elle est partie. Seigneur, recevez son âme!
Le bandit saisit Cicio par la main et l'entraîna en courant dans un ravin profond, où ils furent bientôt hors de danger.
- Mon fils, dit alors Polyphême, l'affaire a été grave. Il faut changer nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande, tu te rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari; n'oublie pas cet itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu entreras de nuit, tu ne manqueras pas d'aller au quartier du Borgo, à l'auberge del Falcone. J'y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront son âme en Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle; veille à présent sur toi-même. Sois prudent; ôte ces ornements dorés qui embellissent les cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu'on ne la reconnaisse; songe au Borgo, à l'auberge del Falcone, moi, je m'en vais.
Don Polyphême s'éloigna, laissant le pauvre Cicio étourdi de son malheur. Des coups de feu lointains annonçaient que la chasse aux brigands n'était pas achevée. Le petit chevrier suivit machinalement le chemin que lui avait indiqué le capitaine, et il arriva le soir à Nicosia. Comme il ne savait à quelle auberge chercher un gîte, il se souvint de la lettre que lui avait donnée le bénédictin de Catane, et il se rendit au couvent des ***, dont il demanda le père supérieur. Tandis que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait avec crainte et respect, vit la figure austère du moine se contracter douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l'un de l'autre.
- Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date, qu'as-tu fait pendant cette semaine?
Le petit chevrier raconta naïvement son voyage à Saint-Philippe, son enrôlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui enlever sa mère.
- O Sicile! murmura le supérieur, est-ce assez de misère! est-ce assez de blessures dans ton sein flétri! Pauvre nourrice, tu n'as plus de lait, et bientôt tu n'auras plus de sang à donner.
Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe de l'ordre des ***:
- Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu'ici, tu passeras pour un frère novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes royales auront abandonné nos montagnes. Ne fais point de confidences aux autres frères; moi seul j'aurai ton secret.
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