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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

âne et partit pour Syracuse, accompagnée d'un paysan qui lui servit de guide.

Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son
projet, et pour animer leur courage, d'où dépendait le succès de l'entreprise, il leur cita quantité

d'exemples héroïques tirés de l'histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l'a pu voir. Il

estropia les noms d'Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles, les

nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son

but en inspirant à ses auditeurs l'envie de se signaler par l'intrépidité. Quelques rasades de Calabrese et de

Moscatelle achevèrent d'exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance

pour exécuter le plan conçu par Polyphême.

Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d'Argyre, était alors un vieux reste de château fort
qui ressemblait de loin aux débris d'un pâté. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était

masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d'autres parties. Dix hommes y pouvaient

tenir aisément et s'y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre

des troupes nombreuses. C'était ce lieu escarpé que don Polyphême avait choisi pour théâtre de ses

exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains

troncs d'arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea en même temps un moyen de

retraite précipitée que le feuillage et les broussailles dissimulaient.

Le sergent d'infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec précaution dans
le lit d'un torrent desséché, en se faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à-coup une balle

perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de fumée qui couronnait

la redoute des brigands indiqua d'où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la

chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de

basque en faisant des gestes d'énergumène. Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les

soldats napolitains, gênés par l'émotion du combat, ne tirent juste qu'à la cible. La plupart des voltigeurs,

persuadés qu'ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil; de sorte

que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s'ils eussent donné

une représentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils étaient tous trois

invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le

désordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les

arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de coeur, resta sur le terrain; il

ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière, certain que le

coup avait porté. Le sergent devint pâle: la sorcière continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en

poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on entendit un feu vif de

mousqueterie. C'était le détachement d'Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de

Stentor cria: «Sauve qui peut!» Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes et disparurent sous les

broussailles. En un moment, la bande entière s'évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se

trouvèrent seuls au sommet de la redoute.

Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans l'exaltation du combat, la vieille
montagnarde n'avait qu'à peine senti la blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère

chanceler, s'affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyères; il essaya de la soulever entre ses

bras sans pouvoir y réussir: les membres avaient déjà cet abandon et cette pesanteur que donne la mort.

Barbara ouvrit encore une fois les yeux; mais son regard pénétrait dans un monde nouveau, et ses lèvres

frémissantes laissèrent échapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohérents de la chanson de

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