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Paul de Musset - La Chèvre Jaune
allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.
- Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.
- Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.
Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s'éteignit dans la direction de Saint-Philippe d'Argyre.
Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur dans la compagnie des brigands; mais l'amour ne laissait pas de place à la peur dans l'âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche où l'on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras; la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les regardaient:
- Ingrat, disait Cangia, injuste coeur, tu as douté de ma tendresse; tu m'as crue infidèle. Tu t'es laissé tromper par les mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m'as poussée. Je devrais te gronder; mais je n'en ai pas le courage, parce que je t'aime trop, et je t'aime parce que tu es beau. C'est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu'on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père! Je viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges; il faudra bien que l'on m'écoute quand j'attesterai que c'est moi qui t'ai donné l'épingle d'argent.
- Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de volubilité, vous voilà donc auprès de moi! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons un curé pour bénir notre union...
Don Polyphème interrompit Cicio en lui frappant sur l'épaule.
- Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m'intéressent et je regrette de vous ôter vos illusions; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu'un lion a dévorés. La fille de Mast'-André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.
- Et pourquoi? demanda Cangia.
- Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas à une signorina élevée dans du coton; parce que d'ailleurs, elle serait pour nous un sujet d'inquiétudes.
- Vous ne connaissez point les femmes, s'écria la vieille Barbara; quand l'amour est au fond de leur coeur, il n'y a pas de héros qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica, cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande acharnée, implacable aux Carthaginois.
- Tâchez donc de me comprendre, reprit don Polyphême: on se console d'avoir été volé; on achète d'autres habits et des bagages neufs; on écrit à sa famille pour avoir de l'argent; mais un père n'oublie pas la perte de sa fille; il s'adresse aux autorités; il crie et tempête jusqu'à ce qu'on lui rende son enfant, et les
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