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Paul de Musset - La Chèvre Jaune

- Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en
voulons, mes amis et moi, qu'à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu'il

ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider

vos poches.

- Au nom du ciel! s'écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez
tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique:

- Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l'ambassadeur d'Angleterre, et vous serez
poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands; je vous défends d'approcher de moi.

- Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphème, car c'était lui, je suis dispensé des
égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du
chemin, s'élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu'ils

emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu'un

troisième lui ôtait son habit et son gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un

tour de main, l'Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d'habiles

valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa

montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée; mais on y laissa les cannes et parapluies comme

des meubles inutiles, ainsi qu'un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n'avaient que

faire; c'était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les

couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement

d'indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles,

mais comme il s'exprimait en anglais, ses frais d'éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il

poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide

heureux et de brave muletier. Don Polyphème, ennuyé de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil,

en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant

une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son
cher Cicio, annoncé par l'apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta

légèrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphème.

- Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio,
nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vielle Barbara, sa mère?

- Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand; vous êtes la fille de Mast'-André le notaire, et vous venez
tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l'aimez encore.

- Précisément, seigneur capitaine.

- Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l'air d'une personne
parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux

Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l'un sur son mulet, l'autre dans la lettiga, et Trajan

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